L’Europe et la guerre contre l’EI

Voici le texte d’une conférence que j’ai prononcée l’autre jour, le 23 janvier, à l’Université Saint-Louis de Bruxelles. Le thème du colloque était celui de la Politique Européenne de Voisinage. On m’avait donné la guerre contre l’EI comme sujet, ce qui est, on en conviendra, assez éloigné de la politique européenne de voisinage. Voici comme je m’en suis tiré.

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Évoquer la guerre contre l’EI à l’occasion d’un colloque consacré à la Politique Européenne de Voisinage (PEV) paraît une gageure. Tout d’abord parce que la PEV paraît mal articulée à la PSDC, ensuite parce que la PSDC ne semble pas affirmer grand-chose en ce qui concerne la lutte contre l’EI. Au fond, si les Européens sont au front contre l’EI, l’UE en tant que telle est plus distante. Pour le comprendre, nous dresserons d’abord un état des lieux de la guerre contre l’EI, pour analyser ensuite l’action des Européens avant d’examiner enfin les conséquences pour l’UE.

État des lieux de la guerre contre l’État Islamique

L’intervention russe en Syrie a changé profondément la donne sur le terrain. Alors que la coalition internationale, conduite par les Américains, a réussi peu à peu à stabiliser la situation en Irak (reprise de Baiji, de Ramadi, raid contre la prison de Hawija) ce sont surtout les Kurdes et maintenant les Russes qui font bouger les lignes. Les Kurdes, d’abord soutenus par les Américains, ont réussi quelques reconquêtes significatives, surtout en Syrie (Kobané, monts Sinjar, franchissement de l’Euphrate au barrage de Tichrine) : les Kurdes contrôlent ainsi une vaste zone tampon le long de la frontière avec la Turquie. Les Américains y construiraient une base aérienne, mais aussi les Russes.

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Dans le même temps, l’EI Subit des revers face au régime, appuyé par les Russes, en Syrie. Il a dû évacuer ses positions au nord-est d’Alep et défend difficilement Al Bab, verrou qui contrôle la liaison restante avec la Turquie. Il a évacué les positions qu’il tenait dans la Ghouta (banlieue de Damas) et son offensive contre Deir es Zor, à l’Est, a échoué puisque les Russes ont répliqué vigoureusement avec leur aviation.

Ces revers ne signifient pas que l’État Islamique va disparaître prochainement, car il tient encore la vallée de l’Euphrate mais aussi la zone sunnite d’Irak. Il reste qu’il est moins triomphant qu’en 2014. Ceci explique en grande partie son expansion hors du théâtre syrien : attentats contre l’avion russe sur le Sinaï, attentats de Paris, d’Istanbul, de Jakarta. Il s’agit principalement d’alimenter la machine à propagande de façon à ce que de nouveaux combattants rejoignent les rangs.

Toutefois, la chose est différente en Libye qui constitue une véritable expansion territoriale (voir billet de décembre 2015 selon une analyse reprise depuis par la plupart). Les conditions sont en effet proches de la situation au Levant (Guerre civile et État déstructuré). Surtout, les factions politiques sont séparées entre l’Ouest (Tripoli) et l’Est (Benghazi, Tobrouk). Ceci explique l’implantation de l‘EI en Libye centrale, notamment autour de Syrte, l’ancien fief de Kadhafi (au passage, constatons que l’EI part des fiefs des anciens dictateurs déchus, comme à Tikrit en Irak, ancien fief de Saddam Hussein). Or, la solution politique prônée par le Communauté Internationale n’avance pas. Un accord politique a bien été signé par des représentants des deux Parlements (accords de Skhirat de décembre 2015), mais le Parlement de Tobrouk vient de refuser de l’approuver. Or, pour l’instant, les Occidentaux ne font pas grand-chose. Il y a bien eu quelques raids conduits par l’aviation américaine, les Français tentent de contrôler la frontière sud au moyen de l’opération Barkhane, toutefois la situation demeure chaotique et permet à l’EI de consolider ses bases. D’ailleurs, il dispose de relais alentours : ainsi, plusieurs des attentats qui se sont déroulés sur le sol tunisien en 2015 ont été revendiqués par l’EI, tandis qu’une franchise égyptienne combat durement l’État dans le nord Sinaï. Les choses ne sont toutefois pas aussi simples puisqu’il y a une grande concurrence avec les autres courants islamistes (AQMI), mais aussi avec les logiques tribales (affrontements entre Toubous et Touaregs dans le sud libyen) ou avec les trafiquants transsahariens traditionnels. L’EI n’est donc pas une fatalité en Libye.

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Si les Européens sont partie prenante, individuellement, l’UE apparaît peu

Certains Européens sont en première ligne pour combattre l’EI.

D’abord dans le cadre de la coalition menée par les États-Unis en Irak. Ainsi, les Français, les Britanniques ou les Néerlandais participent aux frappes, tandis que les Allemands ont par exemple envoyé des formateurs auprès des Kurdes ou des avions de reconnaissance. De même, de plus en plus d’Européens participent aux frappes en Syrie. De ce point de vue, les attentats du 13 novembre ont constitué une rupture sur ce théâtre-là. Du point de vue européen, l’appel à l’article 42.7 du traité a constitué une première institutionnelle qui a été abondamment commentée. Remarquons ici que cet article permettait une voie intergouvernementale et non une voie communautaire : il n’est donc pas étonnant si ce sont les États qui ont répondu et si aucune action commune n’a suivi le déclenchement de l’article 42.7.

En Libye en revanche, les actions demeurent beaucoup plus discrètes. Les Français, au sud, ne sont pas en contact avec l’EI. Jusqu’à présent, aucun Européen n’a directement visé les positions libyennes de l‘EI.

Toutefois, il semble que des options militaires soient en préparation : leur hypothèse a été rendue publique par les autorités françaises en décembre et britanniques en janvier. Une réunion de la communauté internationale s’est ainsi tenue à Rome en janvier (ne donnant d’ailleurs lieu à aucun communiqué médiatique…)

L’UE en tant que telle est assez discrète. On ne la consulte pas pour les questions du Levant (processus de Vienne-Genève). Elle a lancé une opération maritime en Méditerranée (opération Sofia) mais celle-ci est orientée contre l’immigration illégale, pas contre l’EI. La HR a promis le 11 janvier une aide financière et militaire, sans pour autant laisser entendre qu’il s’agira d’une intervention.

Hors les déclarations de principe, l’UE paraît donc absente du dossier, même si elle soutient les efforts des Nations-Unies dans les négociations diplomatiques, notamment dans le cas libyen. Autrement dit, la lutte contre l’EI n’est visiblement pas à l’agenda.

Vu de Bruxelles, les Sud (aussi bien Proche-Orient qu’Afrique du Nord) sont donc vus sous des angles traditionnels (coopération économique, aide au développement) et du point de vue de la sécurité, sous l’angle de la crise migratoire.

Conséquences et perspectives

Une des difficultés constitutives de la Politique Européenne de Voisinage est celle de la coordination avec la PSDC. Or, la guerre contre l’EI (mais aussi la crise migratoire) posent d’abord des questions de sécurité et de défense, bien éloignées des préoccupations de long terme de la PEV. Il faut ici faire le constat d’une disjonction des temporalités, entre le temps court des évolutions politiques et militaires et le temps plus long de la politique de voisinage, plus orientée vers la stabilité et le développement.

Or, nous assistons à une accélération de l’histoire et à une montée des enjeux. Les cadres stables que l’on cherchait à influencer s’évanouissent. Remarquons ici que l’UE reste encore empreinte d’un paradigme étatique, malgré tous ses transferts de souveraineté. Son regard vers l’extérieur analyse d’abord ce dernier sous l’angle de relations interétatiques et multilatérales. Or, nous assistons à l’effacement de ce principe étatique : c’est vrai en Irak ou en Syrie, également en Libye. Notons au passage que l’EI sait parfaitement jouer de la conjonction entre des logiques ultra locales (et disons le mot : tribales) et de logiques internationales (venue de combattants étrangers). Mais si on observe attentivement, on s’aperçoit que d’autres États de la région s’affaiblissent considérablement comme le Liban ou même la Jordanie, tandis que des transitions difficiles continuent d’inquiéter (Tunisie et Égypte aujourd’hui, Peut-être Algérie demain, sans même parler du Sahel).

Alors que l’on attend une nouvelle stratégie européenne, il serait bon à tout le moins de penser cette question de l’État et de ce qu’il signifie dans ces sociétés chahutées de notre voisinage sud.

Plus immédiatement, puisqu’il faut toujours faire des propositions, on pourrait espérer de l’UE qu’elle discute rapidement de son action contre l’EI. Ici, la PSDC pourrait-elle jouer un rôle et lequel ? Quitte à être provocant et au risque du cynisme, ne pourrait-on s’interroger sur la possibilité de nouer des contacts avec des acteurs locaux afin de parier sur leur rôle futur ? Pourrait-on envisager de stabiliser certaines zones seulement ? Pourrait-on choisir (faire un choix) et donc décider de soutenir un des acteurs en place ? Autant de questions auxquelles je n’ai pas de réponse : le seul fait de les envisager permet en tout état de cause d’envisager des possibles « hors de la boite ».

De même, puisque les conflits sont en cours, on peut espérer qu’ils prendront fin un jour. Alors l’Europe aura un rôle à jouer. La politique européenne ne consisterait-elle pas à prévoir la « gestion des conséquences » et à planifier la reconstruction de l’après ? Voici qui serait sage.

O. Kempf

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Olivier Kempf

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