L’Echo du mois avec Philippe Perrin – De l’espace à l’avion du futur

Philippe Perrin est diplômé de l’Ecole Polytechnique. En 1985, il rejoint l’Armée de l’Air où il devient successivement pilote de reconnaissance sur Mirage F1-CR, pilote d’essais, chef des opérations de l’escadron de chasse 01/002 Cigognes à Dijon, sur Mirage 2000 et enfin, pilote de marque 2000-5 au Centre d’essais en vol. Sélectionné comme candidat spationaute en 1990, il suit à la Cité des Etoiles (CPK), un stage d’initiation au système spatial russe (Soyouz-TM, station MIR et activités extravéhiculaires). Envoyé en août 1996 à Houston, il obtient sa qualification d’astronaute spécialiste de mission. Responsable de l’amélioration de certains systèmes à bord de la navette américaine, Philippe Perrin est ensuite affecté à la mission STS-111 sur la navette Endeavour du 5 au 19 juin 2002 et à bord de l’ISS depuis laquelle il effectue trois sorties extravéhiculaires. Depuis 2006, Philippe Perrin est pilote d’essais chez Airbus, où il participe à tous les développements des appareils récents, en intervenant notamment en tant qu’expert « Systèmes Commandes de vol. »

Photo de Philippe Perrin

Pilote d’essais chez Airbus depuis 2004, envisagez-vous un jour le transport aérien commercial sans pilotes ?

Avec le temps, on peut tout imaginer, et généralement d’ailleurs, se tromper sur à peu près tout. Ce que je sais assurément en tant que pilote d’essais c’est que même si beaucoup trop d’accidents sont aujourd’hui causés par des membres d’équipages, un nombre incalculable d’accidents est chaque jour évité grâce à ces mêmes équipages. Comment apprendre à un avion à éviter des oiseaux au décollage ? Comment apprendre à un avion à se poser sur l’Hudson River après avoir avalé dans ces moteurs ces mêmes oiseaux ? Comment piloter un avion quand les automatismes sont en panne ? En automatique, tout problème a une solution, mais également un coût, et il me semble que pour très longtemps encore il sera moins cher de laisser un pilote dans l’avion ; considération financière à laquelle il faut rajouter la défiance des passagers laissés aux bons soins du seul pilote automatique ou, en cas de reprise des commandes depuis le sol, la gestion des risques terroristes à distance.

Plusieurs agences spatiales (Chine, USA, Europe) montrent un regain d’intérêt ces derniers mois pour des projets d’établissement de bases permanentes sur la Lune . De son côté, Elon Musk caresse le rêve d’envoyer des milliers d’êtres humains sur Mars d’ici 15 ans.Que vous inspirent ces projets vers la Lune et vers Mars ?

Elon Musk est un garçon extrêmement performant et sympathique mais il devra, pour aller sur Mars, résoudre plusieurs défis techniques, notamment en termes de propulsion, ou seule  une rupture de technologie probablement basée sur une  source d’énergie nucléaire pourrait réduire le temps du voyage martien, condition obligatoire à sa faisabilité. En effet, la propulsion classique chimique impose un voyage si long qu’il faut attendre un an sur place avant de retrouver une fenêtre de tir pour le voyage retour, là où par exemple une propulsion à plasma permettrait d’effectuer tout le voyage dans le même cycle orbital sous la forme d’un mois à l’aller, un mois sur place et un mois retour. Ainsi, le véhicule serait de taille plus petite et son autonomie plus réaliste. L’exposition des équipages aux rayonnements cosmiques serait également minimisée, condition nécessaire à leur survie.

La Lune quant à elle me passionne pour sa face cachée. On pourrait y construire une base habitée dédiée à l’entretien de super télescopes, conjuguant taille et absence d’atmosphère, le tout bien évidement protégé des perturbations terrestres.

Les regards des principales puissances spatiales étant désormais tournés vers soit la Lune, soit Mars, qu’en sera-t-il, au vu de ces projections et à moyen et long terme, du devenir de la station ISS? Ne risque-t-elle pas une certaine désaffection?

En l’absence de budgets volontaires comme à l’époque des missions Apollo, la stratégie de la NASA est aujourd’hui incrémentale. Elle utilise la station pour développer des technologies utiles aux voyages lunaires et martiens. Elle développe par exemple la capsule Orion qui pourra à la fois desservir la station, la Lune, ou rejoindre des astéroïdes. Programme Orion auquel participe d’ailleurs l’Europe sans avoir pour l’instant négocié de siège pour un astronaute à son bord. On pourrait si on le voulait utiliser la Station comme base de lancement de programmes lunaires. Savez-vous que tous les 28 jours il y a une solution d’orbite qui peut aller de la station vers la Lune ? La stratégie de la NASA est également d’utiliser l’ISS pour se mettre en capacité d’apprendre à développer les futures stations, qui verrons le jour au-delà de l’orbite terrestre, que ce soit aux points de Lagrange entre la Terre et la Lune ou  un jour peut être en orbite autour de mars.

Dans la mesure où la simulation se développe de plus en plus et dans des domaines très différents, (construction aéronautique, modélisation de l’explosion nucléaire), la simulation de l’absence de gravité est-elle envisageable et peut-elle entraîner l’abandon des recherches menées dans l’espace ?

Tous les jours je vole en essais sur des avions dont l’aérodynamique a fait l’objet de milliers d’heures de simulations en étude, et néanmoins, très souvent, nous découvrons des phénomènes auxquels nous ne nous attendions pas, preuve que si la simulation prépare l’essai réel, elle ne le remplace jamais. C’est un aller-retour permanent entre le modèle et la réalité qui nous permet chaque jour d’améliorer nos simulations. En l’absence de gravité, les phénomènes  qui nous restent à découvrir, sont nombreux et le même aller-retour doit être fait avant d’en valider toute modélisation. Les choses se compliquent à l’extrême quand on aborde le vivant : comment modéliser la croissance d’un embryon animal dans l’espace ?

En France, la communication sur le “spatial” semble discrète notamment auprès de la jeunesse. Quelles mesures doit-on prendre pour l’améliorer ? Comment attirer les jeunes ingénieurs vers les métiers associés ? Comment raviver cette flamme qui a fait rêver les générations des années 1970,80,90 ?

Le CNES, par tradition, utilise le plus souvent une communication dite institutionnelle, plus orientée vers les décideurs et les donneurs d’ordre que vers le grand public, ce que je  regrette profondément. Tout d’abord par un souci démocratique car le citoyen finance l’agence spatiale française et mérite un retour pédagogique sur investissement. Mais aussi parce que l’absence de communication grand public dessert comme vous le dites très bien, dans notre jeunesse, toute une chaine d’ambitions aéronautiques,  spatiales et au-delà je dirais tout simplement techniques, ambitions dont notre industrie et notre économie ont cruellement besoin. Savez-vous qu’aujourd’hui il y a plus de place en école d’ingénieurs que de candidats au concours ? Savez-vous que les meilleurs à Supaéro partent dans la finance internationale ? Sur un tout autre plan, je voudrais faire remarquer, qu’en abandonnant ses astronautes à l’agence spatiale européenne, le CNES a, je pense, pris le risque de perdre un contact naturel avec le plus grand public. Je serais heureux de pouvoir y remédier à titre personnel, si l’occasion m’en est donnée.

Vous travaillez sur l’avion du futur. Quelles sont les grandes lignes qui émergent aujourd’hui sur l’évolution de l’aviation civile ?

Secret industriel oblige, vous n’en saurez rien ! On peut néanmoins dire que nous sommes dans une démarche de coût qui tend à simplifier l’outil industriel, alléger les avions et leur offrir des propulsions de plus en plus économes en carburant. On aimerait voir arriver plus de ruptures de technologies qui, semble-t-il, peinent  à voir le jour….Vous devriez demander à Elon Musk ce qu’il en pense !

Défenseur de la cause écologique, que vous inspire l’accord de la COP21? Quelles actions environnementales soutenez-vous?

Un grand bravo à tous ceux qui ont organisé cette COP21 dans un climat extrêmement tendu. C’était une belle organisation, mais qui malheureusement, dans le contexte de crise économique actuelle, sous les fourches caudines du capitalisme anglo-saxon, et dans l’indifférence générale du peuple américain, n’a pas pu aboutir à des mesures assez contraignantes. Pour limiter l’accroissement de température à deux degrés, il faut arriver à laisser en terre 80 pourcent des énergies fossiles qui s’y trouvent encore, hors ces énergies sont encore trop peu chères (voir le prix du pétrole actuel, sous l’effet des gaz de schistes américains). Idéalement, il faudrait mettre en place une taxe carbone qui fasse payer les pollueurs et qui motive les industries et les particuliers à développer et utiliser des énergies propres. En l’absence de gouvernance mondiale, je pense qu’il faudra malheureusement attendre de gros désastres liés au réchauffement climatique avant que la planète ne se mobilise vraiment. Un brin d’optimisme cependant. Je partage avec Jeremy Rifkin (la troisième révolution industrielle) l’idée que les nouvelles technologies vont offrir un monde délocalisé de partage de l’énergie, à l’image du partage de l’information sur internet, ce qui va radicalement changer nos sociétés qui deviendront plus horizontale que verticales : moins de grandes initiatives gouvernementales, plus de « débrouilles » locales !

Que pensez-vous du traitement de l’espace au cinéma?

J’aurais envie de dire comme dans la chanson des Red Hot Chilli Peppers : « space may be the final frontier but it’s made in a Hollywood basement ». J’ai parfois peur qu’on finisse par confondre fiction et réalité, ce qui me rappelle l’intervention d’une sénatrice américaine qui critiquait les budgets de la NASA, en disant « mais pourquoi voulez-vous retourner sur Mars ? On y est déjà allé » (sic). Personnellement, j’ai beaucoup aimé les films « Seul sur Mars » et «  Gravity », qui tout romancés qu’il soient, nous plongent dans une vérité technique et esthétique, et qui permettent au plus grand nombre de se plonger dans un univers incroyable mais bien réel, celui que devrait rencontrer bientôt mon ami Thomas Pesquet (sans les problèmes je l’espère !)

Lors de vos missions, vous avez réalisé plusieurs sorties extravéhiculaires.. Que ressent-on lorsque l’on se trouve dans l’espace en combinaison ? 

Difficile à raconter en quelques mots….. La compréhension de son environnement change du tout au tout lorsqu’on sort en scaphandre dans l’espace ; tout devient réel. C’est à la fois un voyage du corps et de l’esprit, au sens où on prend conscience dans sa chair qu’on est bien là-haut, en orbite autour de la Terre, soi-même devenu un petit satellite artificiel du berceau de l’humanité. C’est un mélange d’exaltation suprême, de joie, de peur, de fatigue extrême, avec cette idée sombre et sereine que tout s’arrête là, qu’on ne pourra pas grimper plus haut, qu’on aimerait finalement y rester, attiré comme le plongeur de l’extrême par le grand bleu, et soudain ramené à la vie par la pensée d’une famille qui attend sur cette terre, dans une maison infiniment petite qui bascule sous nos pieds toutes les quatre-vingt-dix minutes…Et puis…. à être devenu soi-même un petit vaisseau spatial, limité en air, en eau, en autonomie, on regarde la Terre et on crie « cette Terre c’est notre vaisseau spatial, celui qu’on nous a donné à notre naissance, celui qu’on est en train de détruire… ».

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