James Bond, un fantasme

Les héros populaires sont populaires. Pas forcément véridiques. Ce n’est pas parce que des institutions qui définissent le « convenable » comme le New-York Times ou Le Monde publient des pleines pages sur Gérard de Villiers que SAS est vraiment un manuel de géopolitique, malgré la formule. Au moins n’est-il pas faux, ce qui n’est déjà pas mal. Disons pourtant qu’il y a mieux pour découvrir la situation géopolitique d’un pays, même si les ouvrages conseillés seront plus austères et moins affriolants, n’en déplaise à Chris Jones et Milton Brabeck, armés comme chacun sait de la puissance d’un porte-avions avec le cerveau d’une mouche. Au moins SAS tient-il le rôle d’un agent de terrain, faisant du ROHUM, quelque rocambolesques et peu crédibles que soient ses aventures.

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Ce n’est pas le cas de James Bond qui est tout sauf un espion. Ou alors, qu’est-ce qu’un espion ?

En fait, le vrai travail d’agent secret, ou plus exactement d’agent des services, constitue d’abord un travail de recueil et d’analyse de multiples sources, tel que décrit dans Zero Dark Thirty, l’histoire de la chasse de Ben Laden. Dix ans de quête pour tirer sur un fil qui permet, finalement, de trouver l’objectif ; Sinon, quelques uns sont détachés sur le terrain pour traiter des sources humaines. La plupart sont d’ailleurs assez ouvertes. Rares sont les traitants de sources fermées qui de toute façon obéissent à des protocoles très particuliers et longs à établir. L’agent qui déboule sur un théâtre pour tout découvrir grâce à son seul talent n’est qu’une illusion, n’en déplaise à SAS.

Si donc SAS est déjà fort loin du métier d’agent, que dire alors de James Bond ? Il est tout sauf un espion. Rien à voir avec la géopolitique. D’ailleurs, il n’y a pas de géopolitique chez James Bond. Nulle référence à la guerre froide, aux puissances établies, aux rivalités du monde réel, à la complexité mondialisée. Le lion britannique ne sert que d’arrière plan, suffisamment revêtu de l’histoire pour qu’on fasse semblant d’y croire, suffisamment anecdotique pour qu’on n’interroge pas sa véracité. Belle carte postale, héritier d’une histoire valeureuse, anglais donc parlant la lingua franca universelle, l’arrière-plan britannique ne sert qu’à jouer les utilités, à faire croire qu’on est dans un monde vaguement réel. L’ennemi n’est jamais désigné, sinon comme des comploteurs privés et des trafiquants. Toujours, un individu surpuissant, une mafia multinationale, un vengeur improbable qui réussit à monter en discrétion une organisation capable de défier les États et pis encore, l’ordre du monde (autre illusion : le monde est ordonné). On croirait voir les plus grandes firmes multinationales : elles sont bien trop malignes pour venir sur le terrain des apparences politiques : elles dominent trop par ailleurs le « pouvoir » pour faire semblant de s’y mêler directement. Elles ont trop de pouvoir pour se commettre à entrer dans le pouvoir d’autrefois : seul le spectateur crédule croit encore que l’État a du pouvoir, premier fantasme de James Bond, première révélation géopolitique en creux : les pouvoirs visibles et politiques ne défient que des puissances irréelles, les seules à leur mesure.

Parler du monde réel (islamistes, Russes, Chinois ou cochons de Français) risquerait de froisser des marchés. Or, James Bond est d’abord une marque, une franchise publicitaire universelle qui ne peut se fâcher avec aucun marché, aucune puissance. Au pire, on moquera la Corée du nord, où justement il n’y a pas de marché : défi sans risque…

James Bond n’est donc pas un agent secret. Au mieux est-il un exécuteur, ce que le double zéro signifie : a le permis de tuer, l’a déjà fait. Mais dans ce cas, nul besoin d’enquête, nul besoin de séduction, nul besoin de mise en scène, nul besoin de signer de son nom : « Bond. James Bond ». Un exécuteur est un agent, mais il doit être secret. Ce n’est pas un espion, ce que la franchise tend à nous faire croire.

Mais la franchise s’en moque. Il faut qu’il soit élégant (pas de JB sans qu’il apparaisse une fois en smoking), séducteur (le mythe de la JB girl), sans qu’il y ait une course de voiture improbable avec des bolides inconnus du grand public, qu’il y ait une course d’autre chose (moto, avion, jet ski, vaisseau spatial), multitude d’explosions, alcool, griffes de luxe (beaucoup : James Bond est d’abord du commerce), cartes postales touristiques (JB doit nous faire voyager : au fond, la seule géopolitique de James Bond est celle du tourisme), bagarres, tortures, coups de feu… JB se doit d’être viril. Mais avec la modernité contemporaine : pas simplement macho, il doit avoir des troubles sentimentaux (sa dulcinée dans Casino Royal, sa mère de substitution avec Q dans Skyfall, son alter ego qui l’a trahi) : JB ne peut être simplement un surhomme, il faut qu’il ait un peu de faiblesse, un peu de notre faiblesse, nous autres pauvres humains qui avons des peines de cœur et surtout un porte monnaie qui déboursera les dix euros pour la place de cinéma. Et un exécuteur qui pleure, non sur ses victimes mais sur son propre sort, non sur le fait d’avoir tuer mais de voir les pans de sa vie s’écrouler les uns après les autres, n’est-ce pas un beau mélange de cynisme et de post-modernisme ?

Héros de cinéma, héros outrancier, héros de pacotille, héros mutique qui parle de moins en moins, héros qui a perdu son cabotinage (on fait semblant d’appeler ça la perte de l’innocence), héros improbable et incroyable, héros surfait, héros finalement anodin, James Bond n’est qu’un fantasme, produit publicitaire d’une époque ravie de confondre la réalité avec le spectacle, d’ignorer la complexité pour des recettes simples et rassurantes.

Et si Casino Royal fut une bonne surprise, si Skyfall est excellent, le dernier opus ne vaut vraiment pas le détour.

O. Kempf

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Olivier Kempf

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