Cinéma de guerre, guerre par le cinéma

Est née d’une fructueuse discussion avec mon camarade et complice Olivier Kempf, à l’occasion d’un jeu-concours à son initiative sur le cinéma de guerre, la réflexion que celui-ci pouvait être une forme d’influence particulière autant qu’un signal faible de projection de puissance internationale. En effet Olivier a remarqué que sur les films cités par les participants au jeu, la plupart – environ 80% – étaient américains.

Au-delà de cette réflexion sur l’américanisation, en surface du moins, du film de guerre, il appartient de faire une distinction entre le film « sur la guerre » et celui ayant la guerre comme toile de fond. L’objet et le décor se séparent ainsi, sans même parler de plusieurs autres variables comme le fait que la guerre évoquée appartienne à l’histoire nationale du pays producteur ou même l’époque plus ou moins lointaine à laquelle elle se situe.Cuirasse Potemkine

Il est d’ailleurs très intéressant de regarder, une fois de plus dans le cas américain, que les films « sur la guerre » ont principalement pour sujet les guerres « lointaines » celles qui ont le moins touché le territoire américain. En effet on ne compte plus les films sur la Seconde Guerre Mondiale ou la Guerre du Vietnam, mais bien peu s’intéressent à la Guerre de Sécession ou la Guerre d’Indépendance – à l’exception de The Patriot – pourtant éléments fondamentaux de l’imaginaire collectif américain. La Guerre de Sécession est à ce titre très intéressante, si elle apparait en toile de fond de nombreux films (Autant en emporte le vent, Retour à Cold Mountain, Gangs of New York), bien peu d’œuvres lui ont été consacrées en tant que combat militaire (1). En fait on se prend à chercher les films accessibles sur les grandes figures ou les grandes batailles de cette guerre alors même qu’elles sont toujours aujourd’hui consubstantielles de l’art de la guerre tel qu’envisagé par les Américains.

A contrario si l’on s’intéresse à la Guerre dans le Pacifique qui, à la notable exception de Pearl Harbor, se déroula loin du territoire des Etats-Unis l’on constate, rien qu’en regardant la filmographie de John Wayne, le héros américain-type de film sur la guerre, une pléthore de titres : Les tigres volants, Alerte aux marines, Retour aux Philippines, Les sacrifiés, Iwo Jima, etc. Même l’époque contemporaine a cédé à la passion du film de guerre sur le Pacifique avec, entre autres, La ligne rouge de Terrence Malick ou Lettres d’Iwo Jima de Clint Eastwood. Il faut dire que le film sur la guerre porte principalement s’il n’est pas trop traumatisant pour la population à laquelle il est destiné. Plusieurs ingrédients sont ainsi nécessaires au bon film sur la guerre. Il est avant tout nécessaire que la guerre soit « juste » (2), qu’elle devienne un affrontement eschatologique – pour ne pas employer le terme bien trop connoté de civilisationnel – et bien sur qu’elle soit la plus éloignée possible du territoire national pour que l’utilisation de son image ne soit pas contre-productive. Le film de guerre permet aussi de projeter sa géopolitique en reflétant la barbarie de l’ennemi. L’exemple le plus parlant est sans doute celui du film Master and commander où, contrairement au livre dont il est tiré, le méchant est français. Sorti en plein mode du french bashing suite au refus français de s’engager dans la guerre d’Irak en 2003, le film remplace habillement un méchant originellement américain par le Français honni (3).

Outre les Etats-Unis, on remarque que l’URSS avait été en son temps un grand producteur de films sur la guerre dont les critères correspondaient parfaitement, mais avec une forme différente d’éloignement de son objet. Si la Seconde Guerre mondiale apparait, elle le fait souvent par le truchement d’un prisme comme dans l’Alexandre Nevski d’Eisenstein. Toujours sur ce même film, il est difficile de trouver un affrontement plus eschatologique et totalisant que celui mettant en scène Teutoniques et hommes de la principauté de Kiev. La production soviétique, totalement sous le contrôle de Jdanov, propose ainsi au monde des films patriotiques où la guerre est présente avant tout comme objet pour servir l’image d’une Union Soviétique rempart universel contre la barbarie.

Dans le cinéma européen aussi on note cette nécessité de s’éloigner de son sujet pour faire un film « sur la guerre ». Ainsi la plupart des films français ou italiens qui ont pour toile de fond la Première ou la Seconde Guerre Mondiale y mettent en scène une réflexion sur l’Homme, sa condition (La grande guerra), l’engagement, le choix (La grande illusion), plutôt qu’une mise en avant de la guerre comme objet (4). Le cinéma japonais d’après-guerre suit, avec sa sensibilité artistique si particulière, les mêmes chemins. Si la guerre est présente, elle est surtout une toile de fond de la réflexion sur l’Homme. Les films de Kurosawa ou de Mizoguchi qui ont souvent pour thème la Guerre de Gempei ou le Sengoku Jidai, mettent en lumière l’identité (Kagemusha), la famille (Ran, Les hommes qui marchèrent sur la queue du tigre), l’engagement (Les sept samouraïs) ou le destin (Le château de l’araignée).

Il est dans cette optique primordial de regarder quels sont les pays qui produisent ces films « sur la guerre » à l’heure actuelle et comment ils s’en servent dans leur volonté d’affichage de puissance. Il n’est ainsi pas étonnant de remarquer que les puissances émergentes sont devenues depuis quelques années de grands exportateurs de films de guerre. S’il apparait habituel et prévisible de compter la Russie (Amiral) ou la Chine (Les trois royaumes, Hero, The flowers of war), la présence de la Turquie (1453) est plus étonnante. Chacun de ces pays tente à sa manière de montrer de son passé guerrier une image « juste », par la mise en avant de l’humanité des héros (1453, Amiral) ou de la barbarie des ennemis (The flowers of war, Amiral). C’est ainsi à la fois une œuvre de redynamisation de la mémoire nationale, prégnante dans le cas russe avec la réhabilitation d’un personnage comme Koltchak dans Amiral, et d’influence internationale par la mise en avant du pays victorieux et juste.

Il faut toutefois en guise de conclusion rappeler que le cinéma a cela de commun avec la géoéconomie de l’énergie que la présence de la seule ressource n’est pas suffisante mais que la logistique associée à cette dernière est tout aussi importante. Il n’est ainsi pas si étonnant pour revenir au sondage du début de constater que 80% des films cités sont américains, la puissance par le cinéma c’est aussi – voire même surtout – la puissance par les circuits de distribution.

(1) Sauf dans le cas russe où les Blancs étaient montrés comme un « parti de l’étranger », les guerres civiles ne que très peu l’objet de films « sur la guerre », le sujet étant souvent très sensible

(2) au sens augustinien du terme.

(3) Il est d’ailleurs intéressant de constater qu’à cette époque, la plupart des méchants de films hollywoodiens se sont trouvés affligés de la nationalité française…

(4) Il faut quand même noter l’exception que constitue un certain cinéma de genre italien des années 60-70, pendant du western spaghetti et qui a pu donner naissance à des œuvres telles que La bataille d’El-Alamein avec Robert Hossein dans le rôle de Rommel.

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Nicolas Mazzucchi

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