L’Echo du mois avec Pierre Bellanger – De Skyrock à la souveraineté numérique

Pionnier des radios libres en France au début des années 80, Pierre Bellanger a créé Skyrock en 1986 qu’il dirige toujours. Éclectique et curieux, il est notamment à l’origine de la transposition du dispositif étasunien « Alerte enlèvement » en France en 2004, son attrait pour le multimédia puis le numérique vont l’amener à développer de nombreuses analyses et réflexions. Tribunes, interventions et ouvrages émaillent donc cette pensée singulière qui, face à l’hégémonie des USA et de ses GAFA [1], milite pour une reprise de « la souveraineté numérique » [2]. C’est dans ce cadre et, plus largement celui des problématiques en lien avec le numérique, que Pierre nous  a fait l’honneur de cet entretien.

Pierre Bellanger - EchoRadar 2015

Dans votre livre « La souveraineté numérique », vous insistez sur l’importance pour un pays se voulant souverain de pouvoir créer à la fois un système d’exploitation et un résogiciel. La France n’a toujours ni l’un ni l’autre. Existe-t-il des pistes de sortie de cette impasse ?

Oui, la création d’un Commissariat à la souveraineté numérique, dépendant directement de Matignon, et dont la mission première serait la mise en œuvre du système d’exploitation souverain. Un tel organisme est complémentaire des administrations et compétences existantes. Sa structure comme son budget sont particulièrement légers. Il correspond, dans le principe et la volonté, à ce que fut le Commissariat à l’énergie atomique de l’immédiate après-guerre.

Le développement du big data entraînera une plus grande transparence, que vous estimez « dangereuse dans la sphère privée » (p 105). Comment peut-on limiter l’intrusion du big data dans nos vies privées ?

La réponse est dans le chiffrement. Le chiffrement doit être piloté et contrôlé par les pouvoirs publics sur la base d’un chiffrement différencié des identités et des données. Ainsi, il est possible de brasser des quantités considérables de données, avec tous les avantages que l’on imagine, sans révéler les identités. L’usage des clefs de chiffrement des identités relevant de la Justice ou de cas précis de sécurité nationale. De surcroît la ré-identification par recoupement des données doit devenir un délit.

 

« Une Nation sans secret n’a plus d’économie » (p 157). Quelles conséquences voyez-vous à la récente loi sur le renseignement, tant pour les personnes privées que pour les entreprises ?

La loi sur le renseignement est une loi qui tend au maximum le respect des libertés constitutionnelles. L’absence de souveraineté numérique rend difficile le respect simultané des libertés et de la sûreté. C’est pourquoi, la seule garantie de notre sécurité en démocratie est l’extension de la République au cyberespace. Il faut noter enfin que la loi donne moins de possibilité aux pouvoirs publics que celles que la plupart d’entre nous accordent aux services de courrier en ligne qui dans leurs conditions générales d’utilisation prévoit l’accès à tous nos courriels et à notre carnet d’adresses. Il arrive d’ailleurs que des laboratoires médicaux envoient des résultats d’analyse en utilisant de tels services. Ce qui est une violation du secret médical.

 

La question de la propriété des données personnelles n’est toujours pas tranchée, la CNIL [3] se hâtant d’attendre. Pensez-vous que la CNIL est à la hauteur de son rôle sur ce point précis, et pouvez-vous nous exposer votre opinion sur cette question ?

La CNIL est en pointe sur ces questions et ces réflexions, tant au niveau français qu’européen. La CNIL ne doit pas être empêchée par son héritage de la loi de 78, mais au contraire s’en servir pour participer, en tant qu’acteur, à l’élaboration du droit des données du nouveau siècle. Les données personnelles qui ne renseignaient que sur leur source appartiennent au passé, aujourd’hui les données sont en réseau et renseignent directement ou indirectement sur les autres. De ce fait les données ne sont plus solitaires mais solidaires. Ce réseau de données est une indivision avec un gigantesque impact collectif : c’est donc un bien commun. Et comme ce bien commun implique des données de sécurité, c’est un bien commun souverain.

 

Alors que la COP21 s’ouvre dans quelques jours, êtes-vous plutôt pessimiste ou optimiste sur une meilleure prise en compte des risques environnementaux et climatiques dans un futur plus ou moins proche ?

Je n’en ai aucune idée. Je pense seulement que le réseau et les données collectées sont porteurs d’une bonne partie de la solution. L’information remplace l’incertitude que nous compensions par le gaspillage.

 

En tant que personnalité des média (radio, web, etc.) comment voyez-vous l’avenir du journalisme, et plus largement de l’information, dans les années à venir ?

L’information élaborée et en concurrence avec l’information de base gratuite. Survivra-t-elle à cette concurrence ? L’information et le glucose sont les deux carburants de notre cerveau. On ne peut se priver ni de l’un, ni de l’autre. Il y aura certainement de nouveaux modèles. Mais une fois encore, s’il n’y a pas de souveraineté sur le réseau, la concurrence sera à ce point déloyale que les meilleurs efforts seront balayés.

 

La problématique cyber est maintenant au cœur de la souveraineté. Comment envisager une souveraineté partagée, au niveau européen, surtout quand on a déjà des exemples de pays européens qui espionnent la Commission européenne ou d’autres pays-membres de l’Union européenne ?

Nous pouvons partager avec nos amis allemands un système d’exploitation souverain en conservant dans le champ souverain national les clefs de chiffrement des identités par exemple. Nous pouvons combiner les souverainetés de façon intelligente même si des compétitions et rivalités de renseignement existent par ailleurs.

 

La France maintient un réseau d’entreprises (CMA-CGM, Technip, Les Chantiers de l’Atlantique, DCNS, etc…) et d’emprises dans l’économie maritime. Comment expliquez-vous que les manœuvres autour d’entreprises majeures des médias et des télécoms (Vivendi, Orange, Dailymotion ou encore La Poste) ne débouchent pas sur un Google français ? Allons-nous connaître un Richelieu ou un Colbert du cyberespace organisant le tout au service d’un grand dessein ?

Google est une entreprise civile et militaire, une entreprise « civilitaire » de renseignement industriel profondément intégrée au complexe militaro-numérique américain. Google est une entreprise et un projet politique. La réponse à Google n’est pas une simple entreprise privée, quels que soient sa taille et ses talents, mais une réponse des pouvoirs publics qui sera le fondement d’un écosystème numérique français et européen puissant et probablement verra l’émergence de sociétés de dimension mondiale.

 

Que vous inspire EchoRadar et que voulez-vous nous souhaiter ?

Vous contribuez à l’éveil des consciences sur des sujets essentiels. Que puis-je vous souhaiter autrement que le meilleur ?

[1] Google, Apple, Facebook et Amazon

[2] « La souveraineté numérique », Éditions Stock, 2014, 264 pages

[3] Commission nationale informatique et libertés

 

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