Conséquences stratégiques de la confrontation Union Européenne – Grèce

L’échec et la capitulation devant les autorités européennes du nouveau gouvernement grec,le 13 juillet 2015, et après 5 mois de tractations, peut être considéré comme l’évènement politique le plus important en Europe depuis la chute du bloc soviétique au tournant des années 1990.Il serait de courte vue de n’y voir qu’une péripétie supplémentaire de «la crise grecque» ouverte depuis 2010.

Enlèvement Europe

Dans cette mise en perspective, l’emploi des termes échec et capitulation est d’abord justifié pour balayer l’apparence d’une négociation dont la fiction a été entretenue par le système dirigeant de l’Union Européenne avec le concours de la majorité des media. Il n’y a eu aucune négociation entre la Grèce et le bloc formé par la Troïka élargie en «quartet» (FMI,BCE, Commission Européenne, Eurogroupe), mais au contraire une stratégie ayant pour objectif la capitulation sans conditions du gouvernement grec élu en janvier 2015. Les méthodes employées par ce quartet en termes tactiques et de communication sont à elles seules un cas d’école de guerre non militaire tel qu’on en observe dans la géopolitique de la période post soviétique.

Le sens ordinaire de toute négociation entre deux protagonistes est d’avoir pour but la réduction de leurs divergences et désaccords pour aboutir à des compromis réciproquement acceptables même dans l’hypothèse d’une disproportion des forces. Il est donc essentiel de savoir pourquoi les autorités européennes ont recherché l’écrasement total du pouvoir grec en dépit de sa volonté affirmée de négocier.

LES RAISONS DE LA CAPITULATION

L’erreur initiale du premier ministre grec Mr Tsipras a été de fonder sa démarche sur ce qu’on appelle l’éthique de conviction qui consiste à plaider la légitimité, la bonne foi, et la probité du diagnostic. Ces qualités morales n’ont aucune efficacité politique dès lors que le camp adverse en est dépourvu et se place sur le seul registre du rapport de forces. Dans son comportement, ses méthodes et son langage, le quartet a démontré simultanément 1) son indifférence à la légitimité démocratique du nouveau pouvoir grec 2) son déni de réalité de la situation grecque telle que généralement constatée 3) son refus de reconnaître l’échec complet de ses plans antérieurs. Dans un tel contexte,la quête unilatérale d’une négociation non seulement garantit l’échec de qui la recherche, mais aussi le condamne par épuisement à subir une aggravation des «conditionnalités» imposées,ce qui s’est produit.

Sa seconde erreur, d’ordre tactique, a été d’utiliser le cas d’école de «la crise grecque» pour obtenir, non un traitement dérogatoire voué par évidence à l’échec, mais un infléchissement des politiques européennes présumé favorable à d’autres pays supposés s’y rallier. La délégation grecque n’a pas compris que ces politiques étant réputées optimales puisque figées par des traités, aucun pays, aussi bien par crainte que par soumission, ne souscrirait à leur remise en question.

Sa troisième erreur, de nature comportementale, a été de déployer une démonstration académique du type universitaire, de l’absurdité conceptuelle des plans appliqués à la Grèce depuis 2010 par la Troïka avec l’appui de tous les gouvernements européens. Mr Tsipras n’a pas intégré que «la gouvernance» de l’Union Européenne repose non sur la raison commune, mais sur une idéologie, et que cette idéologie fabrique sa propre raison en lévitation au dessus de la réalité qu’elle nie.

L’ensemble de ces causes témoigne d’une ignorance et d’une incompréhension de la nature véritable du système européen, extérieure aux principes démocratiques dont il se pare, qu’on lui prête, et qui rendait donc prévisible l’échec du gouvernement grec dès l’origine de sa démarche. Il est notamment essentiel de rappeler que ce système ne reconnaît pas le droit d’un pays membre de l’Union Européenne à négocier une solution individuelle ou particulière puisqu’il ne reconnaît pas son droit à disposer de lui-même.

LA LOGIQUE DE BLOC ET LA LOGIQUE DE SYSTEME

La nature véritable du système de l’Union Européenne reste difficile à analyser

en raison d’artifices, de faux semblants et de simulacres qui en donnent une vision faussée à la majorité des gens, et pas seulement au gouvernement grec issu des élections de janvier 2015.Le traitement de la 3ème «crise grecque» permet cependant d’en améliorer la compréhension dans le sens où il diffère en partie des deux précédents (2010 et 2012).

Pour initier cette compréhension, le premier impératif est la démystification sémantique d’une locution automatisée de la langue de bois européenne libellée «sauver la Grèce». Des trois plans mis en œuvre par la Troïka élargie en quartet, aucun ne correspond à la réalité d’un sauvetage de ce pays.

Dans le premier (2010), l’opération à consisté à sauvegarder les créances des banques allemandes et françaises sur l’Etat grec (70% du total) par leur transfert à la charge des Etats membres de l’Union Européenne. Le défaut de leur remboursement étant constaté, la seconde opération (2012) a consisté à octroyer un nouveau prêt destiné à assurer le remboursement du premier. Le troisième prêt de 2015 (86 milliards d’Euros) a dès lors consisté logiquement à financer le remboursement des deux précédents. Il s’agit en fait d’un type de crédit revolving consistant à prêter à un débiteur insolvable autant et aussi longtemps que nécessaire pour éviter tout défaut signalant l’échec du prêteur.

La Troïka élargie ne pouvant néanmoins,dans ce processus quinquennal, être taxée d’incompétence radicale,la question est de savoir pourquoi elle met en œuvre des plans techniquement voués à échouer tout en affichant la propagande du sauvetage de la Grèce. La réponse est un hybride d’idéologie et de politique concocté aux plus hauts niveaux de conception et de décision de l’UE, une structure complexe qui amalgame des idéologues bornés et des tacticiens chevronnés. Les premiers, animés par l’autre locution de la langue de bois européenne libellée «réformes», veulent imposer à toute l’Europe le régime ultra libéral inscrit dans les traités européens, mais pas encore uniformément répandu. Les seconds ont pour impératif prioritaire la stabilité du système européen, quel qu’en soit le coût individuel pour un pays, ou collectif pour l’ensemble.

La force centrale du système européen repose moins sur ses institutions que sur un principe d’intangibilité absolu ne tolérant, à l’intérieur de sa zone, ni écart, ni exception, ni variante, ni solution particulière. La raison simple de cette rigidité est la peur, celle qu’inspirent les peuples d’Europe lors d’élections échappant au contrôle idéologique et politique imparti par les dogmes du système. Rappel : la mise en échec des référendums hostiles au Traité Constitutionnel Européen en 2005. On est donc en face d’une logique de bloc articulée à une logique de système. La logique de bloc conduit à la menace d’exclusion d’un pays virtuellement en dissidence, tandis que la logique de système conduit, par le refus de reconnaître toute erreur antérieure, à une fuite en avant. Ainsi, en dépit de l’aberration financière consistant à obtenir le remboursement d’un prêt par un nouveau prêt, les autorités européennes ont décidé de ne rien changer, plutôt que de rechercher une solution spécifique à «la crise grecque» dérogeant à leurs dogmes.

Cependant, si la rigidité et l’uniformité d’un système sont pour lui une force, elles sont aussi sa faiblesse dès lors qu’elles traduisent une incapacité d’évolution et d’adaptation. Cette force diminue à mesure que le système se fossilise par dégénérescence des vertus dont il se prévaut à l’origine. Ce système subit alors une dérive le conduisant à privilégier son propre durcissement par un réflexe de survie qui prend la forme de la fuite en avant. Dans ce processus, sont donc apparues à la faveur de la «crise grecque», de nouvelles incantations telles que «renforcement de la zone Euro», «gouvernance économique commune», «saut fédéral», etc.

LE PRINTEMPS D’ATHENES, REPLIQUE DU PRINTEMPS DE PRAGUE

S’il est un seul avantage de «la tragédie grecque», c’est celui de mettre en lumière la similitude d’esprit, d’organisation, et de fonctionnement entre l’Union Européenne et l’ex-Union soviétique, régies par une même logique de bloc et de système.

La différence évoquée entre les deux premiers plans dits de «sauvetage» de la Grèce et le troisième de 2015 est d’ordre géopolitique. En 2010 et 2012, l’objectif reconnu par de nombreux analystes est d’utiliser la Grèce comme un laboratoire d’expérimentation de l’asservissement d’un pays par l’endettement pour le contraindre à transformer son régime. En 2015,l’impératif a été d’écraser la dissidence soudaine d’un pays doublement membre de l’UE et de la zone Euro, conduisant mécaniquement à durcir l’objectif antérieur. C’est à ce titre que la comparaison entre les méthodes du système européen et celles du bloc soviétique acquiert une pertinence.

Début 1968, une crise interne au Parti Communiste de la République Socialiste de Tchécoslovaquie (CSSR) aboutit à la désignation d’un nouveau Bureau Politique et d’un nouveau Secrétaire Général du Parti, Alexander Dubcek. Dans cette période, qu’on appela «le printemps de Prague», et après 20 ans de socialisme,la crise au sein du Parti reflète une crise de caractère systémique marquée par les excès de la bureaucratie et de la censure,le blocage de l’appareil productif, l’épuisement moral de la population. L’aspiration au changement se traduit par la revendication d’un «socialisme à visage humain, et d’une «voie tchécoslovaque vers le socialisme».

Le 21 août 1968,l’Armée soviétique et 4 armées du Pacte militaire de Varsovie(Roumanie exceptée) envahissent la Tchécoslovaquie, neutralisent Dubcek,et remettent en place un pouvoir entièrement contrôlé par l’URSS. La logique de bloc et de système avait conduit à considérer la crise comme une dissidence, alors même que Dubcek n’entendait extraire le pays ni du COMECON, ni du Pacte de Varsovie le liant à l’URSS.

Le contexte et le traitement de la «crise grecque» et du «printemps d’Athènes» de 2015 sont un mimétisme du «printemps de Prague» et de son issue. Symétriquement, la Grèce a proclamé sa volonté de rester tant dans l’Union Européenne que dans la zone Euro. Dans son aspiration idéaliste, le nouveau gouvernement grec entendait cependant soigner quelques unes des «7 plaies de l’Union Européenne» qui accablent la Grèce et l’Europe, à savoir :

– la fracture économique entre nord et sud

– le chômage de masse

– l’augmentation de la pauvreté et des inégalités

– la domination de la finance sur les Etats

– le contrôle du pouvoir politique par une oligarchie

– le dépérissement de la démocratie

– le commandement allemand sur l’Europe

Cette visée n’avait et n’aura aucune chance de prévaloir contre la logique de bloc et de système de l’Union Européenne qui l’entraîne naturellement à neutraliser les dissidences et rébellions sans considération de leur légitimité. La différence de traitement entre le cas tchèque et le cas grec est donc de forme et non de nature. Cette différence des formes a été rendue possible par la création d’un instrument de coercition efficace, virtuellement imparable, sans équivalent,permettant d’éviter une intervention militaire ou un coup d’Etat fomenté de l’extérieur pour obtenir une reddition. Cet instrument est le canal de distribution central et unique de l’Euro, capable, sur décision politique, d’asphyxier financièrement tout pays membre récalcitrant, comme une première expérimentation de ce type l’a montré à Chypre en 2013.

Dans le cas de la Grèce,les autorités européennes ont simplement coupé l’alimentation de l’Etat en monnaie jusqu’à l’épuisement de ses réserves et son état de cessation de paiement constaté au 30 juin 2015.

L’Histoire retiendra également le parallélisme des menaces et des propagandes.

Dans le cas tchèque, Prague a été accusée par Moscou de «menacer la sécurité et l’unité du camp socialiste» au profit du «camp impérialiste», des «revanchards ouest-allemands», etc. Dans le cas grec, Athènes a été accusée par Bruxelles de provoquer «l’explosion de la zone Euro» et de menacer l’existence même de l’Union Européenne toute entière, etc. Pour les connaisseurs d’époque de la propagande soviétique, ce type d’outrance adopté en Union Européenne n’a aucun caractère épisodique ; il reflète au contraire, dans une période cruciale, le professionnalisme de l’appareil d’endoctrinement et de formatage de l’opinion publique installé en Europe au fil du temps.

Au delà de la propagande qui n’est qu’un instrument de manipulation des foules, aussi intéressante au plan politique est la similitude des méthodes qui consiste à refuser une capitulation de fait par abandon, en exigeant une capitulation de droit par signature. Tous les actes signés conservent ainsi une légalité de façade permettant d’évacuer le principe de légitimité de l’opération menée. A Prague, en 1968 /1969, le changement du Bureau Politique, la révocation des décisions antérieures, puis la destitution de Dubcek, ont été ratifiés à tous les niveaux requis. Le même processus a exactement été appliqué à la Grèce en 2015 dans l’esprit et la forme d’une capitulation sans conditions du vaincu et avec toutes les conditions du vainqueur. Mais à la différence d’une capitulation de guerre qui respecte l’honneur du vaincu, le vainqueur (Moscou ou Bruxelles) rajoute, dans un but d’écrasement psychologique, l’extorsion d’une signature d’annulation rétroactive de tous ses actes antérieurs,impliquant l’interdiction de démissionner faite au premier ministre grec comme condition majeure pour acter sa capitulation formellement déguisée en «accord».

LES CONSEQUENCES STRATEGIQUES DE LA CAPITULATION GRECQUE

L’examen de la pertinence des trois «plans de sauvetage de la Grèce» auto désignés, et particulièrement du troisième, est un débat d’experts économiques, et non politiques. La fraction intelligente des maîtres de l’Union Européenne, celle raisonnant dans un cadre stratégique, sait parfaitement que ces plans sont conceptuellement absurdes, voire psychédéliques, en provoquant ce qu’ils veulent éviter tout en entravant ce qu’ils veulent atteindre.

A l’approche de l’issue, et au paroxysme des anathèmes contre la Grèce, la controverse publique sur son maintien dans la zone Euro est apparue comme un artefact d’intoxication, surtout en France où l’encadrement idéologique de la population par les media est particulièrement poussé. Pour clarifier le sujet, il faut d’abord rappeler que la sortie d’un pays de la zone Euro est juridiquement impraticable, aucune procédure ne la stipulant. C’est au demeurant la justification de la formule du Président de la Banque Centrale Européenne, en 2012, selon laquelle «l’appartenance à la zone Euro est irréversible.». L’extraction d’un pays de la zone ne peut donc être qu’une opération de force, soit unilatérale par décision individuelle, soit par une expulsion sans base légale.

La réalité objective est que cette menace d’expulsion récurrente n’est qu’un chantage-bluff d’autant plus efficace contre la Grèce qu’elle a proclamé son désir de conserver l’Euro. Mais à contrario, sur le fond, tous les experts sérieux, y compris des personnes à rang d’Etat, disent que sa sortie temporaire de la zone est, pour la Grèce, la moins mauvaise des solutions à ses problèmes, à la condition de l’organiser collectivement et pacifiquement.

Sans besoin d’entrer dans ce débat technique, il faut dès lors déterminer pourquoi les autorités européennes excluent toute sortie d’un pays de la zone Euro. La première raison, simple par son évidence stratégique, est qu’il s’agit d’éviter de créer un précédent et donc un effet de contagion,une réaction en chaîne menaçant effectivement de «faire exploser l’Euro». Cette contrainte confirme la logique de bloc et de système qui fait de l’Union Européenne un monolithe bureaucratique aussi rigide que le bloc soviétique, et dont les façonniers sont incapables de concevoir une organisation ménageant des marges de flexibilité et d’adaptation à des réalités changeantes.

Cependant, par delà cette logique sans surprise et déjà mise à l’épreuve avec succès contre l’Irlande, le Portugal, Chypre et l’Espagne entre 2010 et 2O13, les enseignements à retirer de la 3ème «crise grecque» sont d’un autre registre. Le traitement administré à la Grèce en 2015, qu’on appelle aussi «thérapie de choc», traduit le passage d’un seuil, un saut qualitatif,qui a l’avantage de clarifier la nature véritable du «logiciel» européen dont la perception reste brouillée par des effets d’optique autant que par sa propagande. Ce sont le déni et le mépris de la démocratie démontrés sans équivoque par l’ignorance totale du résultat des élections du 25 janvier 2015, et du référendum du 5 juillet 2015 amplifiant ce résultat.

La leçon magistrale de ce coup de force est 1) qu’aucun vote d’aucune sorte n’est de nature à infléchir si peu que ce soit l’orientation prédéterminée et les dogmes du système 2) qu’il s’agit d’un sévère avertissement aux peuples d’Europe qui seraient tentés par des dissidences de type varié, en Espagne, au Portugal, en Italie, en France ou ailleurs. L’Union Européenne a ainsi regagné ce qu’on pourrait appeler un sursis jusqu’à une autre crise systémique.

Le second enseignement à tirer est la confirmation du rôle dirigeant de l’Allemagne en Europe, qui non seulement lui dicte ses règles, mais s’est aussi emparée de sa direction opérationnelle. Ce rôle quasi officiel dépourvu de base juridique est en tous point comparable au «rôle dirigeant de l’URSS dans le camp socialiste» proclamé en 1968 pour justifier l’intervention soviétique à Prague. Les conséquences à terme de cette mutation de paradigme neutralisant l’égalité statutaire des membres de l’Union Européenne sous le couvert de l’unanimité de façade, sont encore imprévisibles.

LA MISE EN VENTE DE LA GRECE

Que le berceau historique de la démocratie ait dorénavant un gouvernement aux ordres d’une autorité extérieure sans légitimité est certes une forme de coup d’Etat, mais non une régression, puisque la finalité du système européen est de détruire la souveraineté des nations. C’est à ce titre que la Grèce est le laboratoire d’expérimentation du futur européen dans l’achèvement de son modèle. Celui-ci reste invariablement défini par les deux dogmes fondamentaux de l’Union Européenne que sont «la concurrence libre et non faussée» et «l’intégration dans la mondialisation».La traduction en clair de ces locutions lénifiantes, l’une juridique (inscrite au Traité de Lisbonne), l’autre incantatoire (répétée en leitmotive), signifie concrètement : la privatisation de tous les services publics et la liberté d’accès des investisseurs mondiaux à toutes les ressources et richesses d’un pays.

C’est donc, par un exercice dialectique cherchant à détecter une cohérence dans le 3ème «sauvetage» de la Grèce derrière son apparente ineptie, qu’il faut découvrir sa visée stratégique sous jacente. Elle se situe sur deux plans articulés. Le premier concerne l’insolvabilité flagrante d’une dette publique grecque majorée jusqu’à 300 milliards d’Euros, étalée sur un demi-siècle, et portée à plus de 200% d’un PIB lui-même prévu en chute.

Les prêteurs n’étant pas des imbéciles, l’hypothèse plausible est un abandon fractionné de créances par effritement discret sur longue période, afin d’en faire absorber en douceur la charge invisible par les contribuables européens. Ce scénario ménageant facialement l’intransigeance affichée des prêteurs, dont l’Allemagne au premier chef, exige cependant une vaste contrepartie à leur bénéfice, qui est le programme de privatisations extorqué au gouvernement grec.

Le deuxième plan se situe donc sur cet axe dont les perspectives sont à la fois courtes,lointaines, évolutives,et réalisables grâce au plein pouvoir que s’est approprié le consortium des prêteurs afin, en quelque sorte,de «privatiser la Grèce».Dans cette direction, l’Allemagne dispose d’un avantage prépondérant et instantané qui ne tient pas seulement à sa position de premier prêteur : c’est sa forte expérience de la privatisation de l’ex-DDR qu’elle a menée efficacement avec un instrument ad hoc conçu par elle à cette époque, le «Treuhand».

Les privatisations exigées à hauteur minimale de 50 milliards d’Euros constituent à l’évidence des gages de contrepartie, une prise d’hypothèques, au profit des pays prêteurs de l’Union Européenne. Parmi eux, l’Allemagne dispose encore d’un autre avantage sur ses présumés partenaires : c’est sa capacité permanente de planifier des opérations sur longue durée profitant collectivement à ses intérêts, plutôt que de céder à la cupidité du profit à court terme. C’est ainsi, par exemple, que la privatisation de 14 des principaux aéroports grecs au profit du consortium public allemand Fraport, va lui fournir des facilités logistiques de masse pour les flux touristiques,les exportations de marchandises, les circuits commerciaux,etc.

Le cadre global du programme de privatisation des actifs grecs doit, pour atteindre son objectif, concilier à la fois des prix de braderie pour séduire les investisseurs, et obtenir le rendement nécessaire au remboursement des prêteurs. C’est pourquoi il a besoin de se dérouler sur une vaste échelle incluant toutes les infrastructures (ports, chemins de fer, eau, électricité, hôpitaux, etc), y compris des îles déjà mises en vente avant le 3ème «sauvetage», et, si nécessaire, des rivages côtiers et des sites archéologiques, dont l’ensemble forme le patrimoine de la Grèce.

Michel Ruch est diplômé de l’IEP de Strasbourg et de l’Institut des hautes études européennes. Il a publié L’Empire attaque : Essai sur Le système de domination américain, aux éditions Amalthée.

Les vues et les opinions exprimées dans cet article sont celles de leur auteur et ne reflètent pas nécessairement les vues ou les opinions d’Echo RadaR.

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One Comment

  1. Il est clair que l’Europe semble réserver un traitement assez particulier au berceau de la démocratie. Résultat d’un construction qui comme vous le dites n’est pas du tout démocratique? Le traitement ultérieur du référendum de 2005 (par Nicolas Sarkozy chez nous) est en effet resté en travers de la gorge de beaucoup de monde, y compris chez ceux qui avaient voté oui mais étaient, eux, (un peu trop?) beaux joueurs.
    Dès lors, forcément, on se mets a regarder cet supra-nationalité avec un regard critique que ne peut changer aucun budget com: L’Europe a intégré la Grèce, y compris à l’Euro (monnaie bien trop forte pour son économie), avec le même soin qu’elle testait les diesels menteurs de la grande Allemagne qui sait faire bouger les lignes de la tolérance quand cela l’arrange, on vient de le voir.
    Alors au final la créance était en proportion d’un PIB famélique importante, mais pas insurmontable par son montant. Il était peu envisageable de laisser la Grèce faire défaut non plus: Pour un pays sans ressource naturelle c’est l’arrêt brutal assuré. Mais des facilités ont été accordées à l’Irlande, l’Europe pourrait améliorer son financement en arrêtant l’intégration dans la mondialisation qu,i nous amène globalement chaque année plus bas: En décidant de lever des taxes à l’import par les états membres basées sur des critères de politique sociale comparée (ou la Chine, qui s’occupe si mal de sa population et fait une concurrence déloyale, serait bien mal placée. Mais aussi certains ex pays de l’Est et l’Allemagne, qui touche les subsides de l’ex-RDA).
    Une autre voie a été choisie et on semble aller va droit vers une crise politique majeure: Cette évolution de l’Europe, plus grand monde n’en veut mais aucun parti de pouvoir ne propose de la changer! D’autres risquent donc fort d’être élus, ne sont pas des fameux gestionnaires, mais trop de gens avec ce nivellement par le bas organisé commencent hélas à ne plus avoir grand chose à perdre. La démocratie permet de foutre en l’air la démocratie, c’est la leçon grecque qui se profile pour l’Europe entière.

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