Misericordiae gladium, ou les frappes du califat (2/2)

(Suite de l’article précédent)

Modes d’action utilisés

La guerre

De même qu’un État cherche à étendre sa zone d’influence, le califat cherche à étendre la sienne. Cette volonté est compréhensible. Cependant, dans un raisonnement se voulant rationnel, les modes d’action retenus par le califat peuvent choquer, alors que s’il utilisait le soft power, il deviendrait raisonnable et, par là même, un interlocuteur valable. Rappelons que le soft power n’est parfois soft que pour celui qui l’utilise et que, conséquence logique du refus de négociation avec l’ennemi (ou prémisse), la guerre (djihad) est le seul moyen d’expansion reconnu par le califat et ses membres.

D’où il s’ensuit que tout leader doit être un chef de guerre : « nous considérons comme une urgence que tous les leaders du mouvement islamique soient des chefs de guerre. Ou au moins qu’ils aient la capacité de se battre dans les rangs des combattants1. »

CalifatPropagande

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Quand on évoque le djihad, la question du distinguo entre djihad intérieur et djihad extérieur revient souvent. Pour le califat, la nuance n’est pas de mise : « celui qui s’est engagé vraiment dans le djihad sait que ce n’est rien d’autre que violence, cruauté, terrorisme, terreur et massacre2. » Le djihad ainsi compris n’est d’ailleurs que l’accomplissement même de la charia : « personne n’est capable d’avancer un élément de la charia qui invaliderait l’idéal djihadiste. Ne serait-ce que parce que nous ne disons pas que c’est une solution parmi d’autres, mais tout au contraire, un postulat de la charia3 ».

CalifatCrucifixion

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Une fois ce postulat posé, il s’ensuit que les djihadistes sont donc ceux qui accomplissent le mieux la volonté d’Allah : « en conclusion, nous répétons que les mouvements djihadistes sont au-dessus de tous les autres en cela qu’ils comprennent la religion d’Allah et qu’ils l’exaltent4. »

Afin de lever les éventuels doutes résiduels, les théoriciens du califat rappellent que le djihad est une prescription divine, car « nous devons bien savoir que si le djihad et la défense cessent, la Terre entière sera corrompue5. » De là à ériger le djihad en œuvre pie ou de miséricorde, il n’y a qu’un pas que ces mêmes théoriciens franchissent allègrement : « nous disons que la pratique du djihad – en dépit du sang, des cadavres, des membres épars, des tueries, des combats qui en découlent – est l’une des actions les plus bénies de l’adoration – si ce n’est la plus bénie – des serviteurs d’Allah6. »

Nous sommes donc confrontés à ce qui nous semble être un oxymore : une œuvre d’adoration impitoyable. Le deuxième terme de l’oxymore du calife est largement développé. La bataille à mener ne peut être que violente, sans pitié : « nous devons faire que cette bataille soit très violente, comme la mort dans un cœur qui s’éteint7. » Son terrain d’action, même s’il comporte des cibles prioritaires, est étendu au monde entier : « multiplions les frappes contre l’Amérique et ses alliés à l’Est comme à l’Ouest ! (…) Il faut diversifier et multiplier les actions humiliantes contre l’ennemi croisé et sioniste partout dans le monde musulman. Et au-delà du monde musulman quand c’est possible8. »

L’historique des actions du califat prouve cette diversification et cette mondialisation des théâtres d’opération. Ses troupes n’hésitent pas à opérer dans des pays musulmans, comme le montrent l’attentat-suicide dans une mosquée en Arabie Saoudite qui a fait au moins 15 morts9 (rappelons qu’elle est une des cibles prioritaires), dans le nord du Mali où les forces armées puis un hôtel hébergeant des membres de l’ONU ont été pris pour cible10, et encore en Afghanistan où l’académie de police a encore été prise pour cible le 07/08/2015. Mais les pays de l’apostasie de sont pas oubliés, la France étant d’ailleurs souvent ciblée.

L’infiltration

Ingrédient classique de toute conquête du pouvoir, l’infiltration des forces des États à détruire est de mise. Mais le terme de forces est à prendre au sens large, car il dépasse le simple appareil politique des États visés. « Nous devons infiltrer les polices, les forces armées, les partis politiques, les journaux, les groupes islamiques, les compagnies pétrolières (ses employés et ses ingénieurs), les compagnies privées de sécurité, les institutions civiles, etc.11 » Rien ne doit donc échapper à l’infiltration.

Le terrorisme

Répandre la terreur au sein des populations est un procédé qui, fort logiquement, révolte bon nombre de personnes. Pour sa part, le califat estime que c’est un moyen comme un autre d’atteindre son but, l’intérêt étant que la dispersion de ses manifestations permet l’éparpillement des forces de l’ennemi, ce qui représente un atout pour lui : « l’éloignement du centre de commandement est un facteur majeur permettant l’explosion du chaos et de la barbarie12. » Les théoriciens du califat ont donc compris l’importance de la concentration des efforts chère à Foch, puisqu’ils poursuivent : « nous devons réduire la stratégie de concentration des forces en multipliant nos actions partout où nous le pouvons. Sans nous soucier du nombre limité d’opérations au début, nous devons œuvrer à les mener tous azimuts13. »

De ce fait, et quand bien même les opérations d’envergure sont intéressantes car elles marquent les esprits, la multiplication d’opérations limitées, donc moins coûteuses en préparation et en logistique ne doivent pas être négligées : « vouloir à tout prix faire des opérations de l’ampleur de celles du 11 septembre peut conduire à sous-estimer l’importance que peuvent avoir des actions plus mineures14. » La multiplication de ces opérations limitées présentant également l’avantage d’aguerrir les soldats du califat : « le meilleur axe de progression pour les groupes qui démarrent et visent à mener des opérations qualitatives est de se faire la main, au début, avec de petites actions15. »

Cette prolifération annoncée et souhaitée nous incite donc à porter un regard plus critique sur l’expression loup solitaire dont nos médias sont friands. Il n’y a pas de loups solitaires pour le califat, il n’y a que des djihadistes dont le niveau d’aguerrissement est plus ou moins élevé.

De plus, le succès de ces actes et donc l’échec subséquent des services de prévention du terrorisme, peut avoir pour effet une mise en doute de leurs compétences voire leur humiliation. « Il faut faire savoir que nous frappons les Croisés pour les humilier16. »

Il est alors logique que nous assistions une multitude d’actes apparemment isolés, ceux-ci n’étant qu’un prélude à un éventuel soulèvement général final ou à des actions bien plus importantes.

Il n’y a pas de terme fixé à ces actions, elles ne cesseront que lorsque le califat sera répandu sur toute la terre. En attendant ce jour, « le degré de nos opérations passe par l’escalade guerrière pour envoyer un message vivifiant et pratique au monde, aux masses et aux soldats ennemis de base, confirmant ainsi que le pouvoir des jihadistes est en marche17. »

Dans ces actions, si nulle cessation des hostilités n’est à attendre ou espérer tant que la Terre n’est pas sous la domination du califat, les répits apparents n’auront lieu que pour des raisons techniques : « il est souhaitable aussi que les groupes qui veulent envoyer un message à l’ennemi lui fassent comprendre que les vagues de la terreur sont le prix à payer pour ses méfaits et qu’elles ne finiront jamais. Et aussi que l’arrêt des opérations armées pendant un certain temps ne veut pas dire que c’est définitif, et qu’il ne peut faire ce qu’il veut avec les masses musulmanes18. »

Le djihadiste doit donc mener des actions terroristes nécessitant une faible logistique, en attendant éventuellement d’en mener des plus importantes. La récente multiplication des actes du califat illustre parfaitement cette façon de faire. Les frères Kouachi et Coulibaly ne disposaient que de peu de moyens, ce dernier ayant même emprunté en toute légalité à sa banque pour financer ses actes. Le Marocain arrêté dans le train ne disposait pas non plus de moyens sophistiqués, puisqu’il était armé d’une kalachnikov et d’un cutter. La faiblesse des moyens ne doit donc pas être interprétée comme une preuve d’amateurisme des auteurs, mais comme leur réponse aux appels du califat.

Une autre caractéristique des actions djihadistes est qu’elles doivent s’achever par la mort de leur auteur. Cela peut sembler peu économe en vies humaines, mais il existe deux raisons à cela :

– la recherche du martyre, car « cette soif de marcher au martyre est un signe évident de foi19 », quand bien même un esprit occidental estimerait que ce martyre n’est qu’un suicide déguisé ;

– éviter que l’auteur ne parle sous la torture après avoir été arrêté, les théoriciens estimant que toute information ainsi livrée, même si celui qui la donne l’estime fausse, peut mettre en péril des actions à venir dont il n’a pas connaissance.

Ceci se traduit donc par une recommandation simple et toute d’exécution : « un djihadiste ne doit jamais être capturé. Il doit se battre jusqu’à la mort pour n’être pas capturé et transformer ce combat en un carnage contre les forces venues l’arrêter20. » Dès lors, les temps de l’action terroriste sont limpides : une action médiatique, une action contre les forces de l’ordre, et enfin la marche au martyre. Ces trois temps expliquent que les djihadistes partent à l’action avec des moyens bien supérieurs à l’action qu’ils annoncent s’ils sont pris : détrousser les passagers d’un train ne nécessite pas un grand nombre de chargeurs de kalachnikov.

Les destructions

Quant aux destructions de sites archéologiques qui, paradoxalement, suscitent davantage d’émoi que les exécutions de masse et la traite des êtres humains, elles sont parfaitement justifiées : « les djihadistes, eux, s’ils détruisent c’est pour le bien de la vérité, de la justice, pour la victoire de la religion d’Allah. Et pour que le châtiment d’Allah ne frappe pas l’oumma. Il faut savoir que si le djihad n’est pas décrété, Allah envoie un châtiment qui permet l’installation de l’incroyance avec des conséquences qui, en comparaison, font apparaître bien pâle le châtiment d’Allah21. »

Les destructions suivent donc un double objectif : la gloire d’Allah et la crainte d’un châtiment bien pire de la part du même Allah si ces actes n’avaient pas lieu.

CalifatDestruction

source.

La médiatisation

Toutes ces actions doivent être mises en valeur via les media « il faut donc, nous aussi, avoir une politique médiatique et communiquer notre matériel de propagande médiatique au public le plus large22. »

Cette médiatisation poursuit deux objectifs :

– la propagande afin de montrer la puissance du califat ;

– la justification des actions menées, quand bien même elles peuvent heurter certaines consciences : « l’une de nos priorités est de justifier rationnellement nos actions, à la lumière de la charia, en démontrant qu’elles sont bénéfiques pour ce monde et celui à venir23. »

Parce qu’une médiatisation réussie ne peut, de nos jours, se satisfaire d’une qualité médiocre, le califat diffuse des vidéos de qualité via l’Internet, et cherche donc à infiltrer les organes de presse comme cité supra.

Conclusion

Ce livre, pesant de par ses répétitions et souvent fort peu scientifique (absence de références précises des faits cités) s’avère cependant intéressant par l’éclairage qu’il donne des actions déjà menées et à venir. Les cibles et les modes d’action sont amplement décrits, ce qui donne aux États qui le souhaitent une connaissance de leur ennemi déclaré.

Si ses actions nous révoltent, l’ennemi ne peut cependant être réduit à l’état de malade mental, réaction fort courante et visiblement rassurante après chaque action réussie, à moins que nos sociétés ne veuillent basculer dans un modèle soviétique où la psychiatrie était une arme de relégation massive.

Les ennemis que nous affrontons suivent leur logique, sont convaincus du bien-fondé de leurs actions et, qui plus est, sont convaincus d’agir par miséricorde. Encore faut-il, là encore, s’entendre sur la signification du terme miséricorde qui, pour le califat est inséparable du glaive : « [le djihad] est une plus grande miséricorde pour l’humanité que les affreux tourments qu’Allah leur envoya24. »

Notes

1Ibid, p 85.

2Ibid, p 74.

3Ibid, p 154.

4Ibid, p 167.

5Ibid, p 224.

6Ibid, p 207.

7Ibid, p 103.

8Ibid, p 52.

11Ibid, p 111.

12Ibid, p 36.

13Ibid, p 173.

14Ibid, p 49.

15Ibid, p 50.

16Ibid, p 174.

17Ibid, p 69.

18Ibid, p 70.

19Ibid, p 112.

20Ibid, p 141.

21Ibid, p 214.

22Ibid, p 92.

23Ibid, p 95.

24Ibid, p 211.

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