Misericordiae gladium, ou les frappes du califat (1/2)

L’État islamique, également appelé Daech pour lui donner un côté péjoratif qui n’apparaît cependant pas en Français, a clairement annoncé son objectif « que l’Oumma puisse, une fois encore, diriger l’humanité sur le chemin de la grâce divine et du salut1 » ainsi que la façon dont il comptait frapper ses cibles pour parvenir à ses fins.

Parmi celles-ci, la disparition des États, des Nations et des organisations supra-nationales, car « la réalité est que le véritable état islamique annonce la disparition de tout ça [une nation représentée aux Nations-Unies, capable de vivre avec ses voisins et d’avoir avec eux des intérêts communs]2. » En ce qui concerne les organisations supra-nationales, le califat estime qu’elles reposent sur des bases viciées dans la mesure où « les lois universelles […] sont celles de la charia3. »

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L’objectif général du califat est donc que l’oumma, communauté des croyants musulmans, dirige le monde. À terme, cette oumma ne doit comporter que d’authentiques musulmans, ce qui exclue les « pleureuses de chiites », et une place spéciale sera réservée aux Arabes, puisque « Allah a envoyé l’épée aux Arabes pour combattre les polythéistes jusqu’à ce qu’ils se convertissent à l’islam4 » et « il faut brandir l’épée contre les juifs, les chrétiens les polythéistes non-arabes, jusqu’à ce qu’ils se convertissent à l’islam ou qu’ils soient réduits en esclavage, ou qu’ils soient dirigés par les Arabes5. »

Ce dernier point explique la situation peu enviable des haratines en Mauritanie6 ainsi que la grille tarifaire pratiquée au sein du califat pour les esclaves7.

Avant de détailler les cibles et les modes d’action du califat, il peut être utile de déduire de ces proclamations publiques deux questions :

– face à de telles déclarations, parfois assorties d’actes, que font les ONG de défense des droits de l’Homme ?

– que fait la justice internationale qui voulait déférer Bachar El-Assad au TPI et qui se montre bien silencieuse face aux exactions du califat8 ?

Ce préambule étant posé, attachons-nous maintenant aux cibles déclarées du califat et à son mode opératoire. Tout est clairement exposé dans le livre Gestion de la barbarie, publié aux éditions de Paris, étant entendu que le terme barbarie est défini comme l’état des pays dont l’État s’est écroulé. « La gestion de la barbarie peut être définie comme la gestion du chaos barbare9. »

Les cibles

Le califat ayant pour objectif d’établir le règne d’Allah sur terre (« l’État islamique attendu depuis la chute du califat10 »), tout ce qui n’est pas sous son contrôle est ennemi : « le plus abominable des niveaux de la barbarie est rien moins qu’une stabilité sous l’ordre de l’incroyance11. » De cette déclaration nous pouvons déduire que tout ce qui n’est pas sous son contrôle est une cible potentielle. Leur grand nombre appelle alors à la réflexion sur ses modes d’action, car il ne semble pas disposer d’un effectif militaire (au sens occidental du terme) suffisant pour mener à bien sa conquête du monde. Nous verrons ce point par la suite.

Toute cible potentielle pouvant estimer cette situation peu enviable serait alors tentée de négocier des limites raisonnables (pour elle) de l’expansion du califat, afin de préserver sa liberté ou sa façon de vivre. En bref, rejouer le containment américain face aux soviétiques ou, pour les pessimistes, rejouer les accords de Munich. À cette question pouvant paraître épineuse, le califat a apporté une réponse : tout dialogue ou suspension d’hostilité est illusoire, car « nous ne reconnaissons pas une légalité de négociation avec les apostats, surtout depuis qu’ils ont renforcé leurs positions12 », « nous devrions rappeler aux incroyants et aux apostats que ce conflit est mondial (…) Prolonger la durée du conflit et créer une force capable de frapper fort pousse nos ennemis à la conciliation. De leur seul côté bien sûr13 » et enfin « nous ne croyons pas à l’armistice avec l’ennemi apostat14. » Toute négociation éventuelle avec les ressortissants du califat doit donc être envisagée sous le prisme de la taqquiyah, ou alors présager de la fin prochaine des négociateurs lorsqu’ils rentreront sur leurs terres.

Le doute est donc raisonnablement de mise quant à la récente volonté de Boko Haram d’ouvrir des négociations avec le pouvoir en place : Des éléments de Boko Haram ont approché le gouvernement nigérian via une organisation non gouvernementale pour ouvrir le dialogue et mettre fin à l’insurrection dans certaines parties du pays, a déclaré mardi un officiel de crise15.

Quant au dialogue inter-religieux, il est très brièvement évoqué en creux : « le polythéisme est la plus grande manifestation de l’insécurité16 », le terme polythéisme faisant référence aux chrétiens, polythéistes car adorateurs d’un Dieu-Trinité.

Il va de soi que la conquête du monde entier, si elle est l’objectif ultime, ne peut être effectuée d’un seul coup d’épée. Pour y parvenir, des étapes sont prévues. Les cibles territoriales prioritaires sont la Jordanie, l’Afrique du nord, le Nigeria, le Pakistan, Haramayn (La Mecque et Médine) et le Yémen17. Cette planification territoriale s’accompagne d’une planification politique car lorsqu’un État est visé, les étapes de l’installation du califat sont précisées. Il faudra d’abord l’étape du pouvoir de l’humiliation, puis celle de la gestion de la barbarie et enfin l’installation d’un État réellement islamique.

Constater l’existence de cibles prioritaires pourrait laisser penser que l’Occident est à l’abri, ou qu’il dispose au moins d’un certain répit. Tel n’est pas le cas. En effet, dans la mesure où il a spolié l’oumma, et continue de le faire en achetant le pétrole à vil prix, il doit payer pour cette humiliation. « Nous devons annoncer à tous les États qui achètent du pétrole aux pays musulmans que nous nous réservons le droit de leur réclamer des arriérés pour toutes ces années où ils ont sous-payé notre pétrole18. » Si le califat a prévu que l’Occident lui verse une juste compensation, le calendrier des versements n’est pas encore arrêté : débutera-t-il avant ou après l’instauration du califat sur la surface de la terre ?

De par son implantation géographique, le califat entend se servir du pétrole comme moyen de pression sur ses ennemis : « il est nécessaire de s’attaquer plus précisément à des cibles économiques, à commencer par le pétrole19. » La géographie et l’abondance des ressources pétrolières de la région ne sont pas les seules raisons pour lesquelles le califat se focalise ainsi sur le pétrole : « le fait d’attaquer des cibles économiques, celles dont profitent nos ennemis, à commencer par le pétrole, revient à frapper le cœur même de nos ennemis20. » Plus loin dans le livre, nous trouvons également : « il nous faut couronner nos efforts en nous attaquant au secteur pétrolier, l’essence étant en quelque sorte l’artère vitale de l’Occident21. »

Pour cela, tous les moyens sont bons, y compris les prises d’otages et les exécutions, car la vie d’une personne n’est évaluée qu’en fonction de son adhésion à l’islam. « C’est une bonne règle [de tuer une personne de statut inconnu = dont on ne sait pas si elle est infidèle ou musulmane] si elle est appliquée dans la maison de l’incroyance où les habitants sont majoritairement des infidèles22. » « Rien donc ne nous interdit de répandre leur sang [aux Croisés et leurs alliés apostats]. C’est au contraire une obligation puisqu’ils ne se repentent pas, ne prient pas, ne pratiquent pas l’aumône23. »

Devant une telle abondance de cibles, il n’y a que l’embarras du choix. Afin d’aider au discernement, une hiérarchie dans les personnes à enlever a été établie. Mieux vaut un Occidental qu’un autre. « Si l’enlèvement d’un Croisé occidental se révèle difficile, il faut se rabattre sur un Arabe chrétien qui travaille dans le secteur pétrolier24. »

Le califat a récemment fait coup double si l’on peut dire, avec l’enlèvement d’un Croate et la menace de son assassinat lors de l’inauguration du nouveau canal de Suez : L’inquiétude monte autour du sort de l’otage croate. Employé d’une société française, Tomislav Salopek, âgé de 31 ans, et père de deux enfants, a été enlevé le 22 juillet près du Caire par la branche égyptienne de Daech. Dans une vidéo, ses ravisseurs ont lancé un ultimatum menaçant de le décapiter dans les 48 heures si le gouvernement égyptien ne libère pas «des femmes musulmanes» emprisonnées25.

Le tourisme, un des principaux revenus de certains pays musulmans est également visé. L’action meurtrière sur la plage de Sousse en est un exemple. Mais l’enlèvement de l’employé croate a aussi des répercussions sur le tourisme en Égypte. L’exécution de ce père de deux enfants travaillant pour la compagnie française d’exploration pétrolière CGG changerait la donne pour M. Sissi en effrayant les touristes, déjà moins nombreux, et les nombreuses entreprises étrangères présentes en Égypte26.

Nous l’avons vu supra, il est licite de tuer les Croisés et les apostats. Ce qui montre que si l’économie des pays à conquérir est une cible, leur population l’est également. De ce fait, le choix de la population est simple : la conversion ou la mort, l’un accompagnant parfois l’autre puisque la conversion de force est une œuvre de miséricorde : « Il n’y a pas de pardon possible pour un apostat avant qu’il se soit converti à l’islam. Quand il s’est converti, nous pouvons choisir de lui pardonner ou de le tuer si sa conversion a été trop tardive27. » Ce qui explique les exactions envers la population civile, partout où les troupes du califat passent. La Syrie en est un triste exemple, une des plus récentes frappes du califat ayant eu lieu à Al Quaryataïn28.

Tout ceci est parfaitement justifié par les théoriciens du califat : « Et nous progresserons ainsi vers la gestion de la barbarie, obligeant les forces les plus faibles de l’apostasie à choisir : nous rejoindre, être tué, ou s’enfuir en abandonnant armes et bagages29. » Gageons que ce dernier cas de figure, la fuite en abandonnant armes et bagages, n’est qu’un prélude à une conversion forcée et un passage au fil de l’épée.

Une analyse rationnelle et occidentale estimerait que l’objectif de la conquête du monde est irréaliste, tous les grands conquérants ayant échoué dans leur tentative similaire, et que les moyens manquent au califat pour parvenir à ses fins. Raisonner ainsi revient à faire fi de l’aide d’Allah qui a frappé les soviétiques par l’explosion de la centrale de Tchernobyl après que l’armée rouge a tué la population civile (vieillards, femmes et enfants) d’un village djihadiste en Afghanistan30 (malheureusement, les théoriciens du califat ne mentionnent ni la date ni le lieu des faits pour que l’on puisse vérifier leur dires) : « Nous commencerons alors à libérer la Terre et l’humanité du joug des incroyants et des tyrans grâce à la puissance divine31. » C’est également oublier que, de même que Lénine avait déclaré le temps travaille pour le communisme (reconnaissons maintenant que la fiabilité de sa montre n’était pas extraordinaire), ce combat est, pour le califat, de longue haleine, et le temps n’est pas un problème : « Rien ne viendra de bon pour l’Oumma et pour nous si l’ennemi ne paie pas le prix. (…) Faire payer le prix doit être appliqué même après une longue période, même des années plus tard32. »

Les objectifs et cibles étant ainsi décrits, voyons comment les soldats du califat vont les frapper.

A suivre…

Notes

1In Gestion de la barbarie, p 19.

2Ibid, p 159.

3Ibid, p 20.

4Ibid, p 211.

5Ibid, p 212.

7Cf. http://www.iraqinews.com/features/exclusive-isis-document-sets-prices-christian-yazidi-slaves/ et Report of the Office of the United Nations High Commissioner for Human Rights on the human rights situation in Iraq in the light of abuses committed by the so-called Islamic State in Iraq and the Levant and associated groups (13/03/2015).

8Selon la presse (http://www.20minutes.fr/monde/daesh/1664015-20150807-irak-daesh-execute-plus-2000-personnes-an) le califat a exécuté plus de 2.000 personnes dans la ville de Mossoul et ses environs depuis la capture en juin 2014. Rappelons que le juge Garzon avait inculpé Pinochet pour la disparition de 3000 personnes.

9In Gestion de la barbarie, p 37.

10Ibid, p 22.

11Ibid, p 23.

12Ibid, p 172.

13Ibid, p 175.

14Ibid, p 79.

16Ibid, p 100.

17Ibid, p 46.

18Ibid, p 96.

19Ibid, p 53.

20Ibid, p 54.

21Ibid, p 93.

22Ibid, p 64.

23Ibid, p 76.

24Ibid, p 98.

26Cf. Le Point.

27Ibid, p 107.

29Ibid, p 99.

30Ibid, p 190.

31Ibid, p 129.

32Ibid, p 76.

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2 Comments

  1. Question à laquelle je n’ai jamais trouvé de réponse claire : en quoi “Daesh” – qui est en Arabe le strict équivalent de l’acronyme anglais ISIS (ou ISIL) – est-il un terme péjoratif pour désigner l’État Islamique ?

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