L’Écho du mois : regards croisés – Après le colloque « la donnée n’est pas donnée »

L’Écho du mois permet d’échanger, au travers d’une interview, avec des personnalités dont l’action s’inscrit dans les thèmes relatifs à la stratégie, à ses diverses variantes, à ses évolutions technologiques et à leur influence sur celle-ci.

Pour ce dernier opus de la saison 2014-2015, EchoRadar a choisi d’interviewer quatre personnes qui ont participé au colloque du 23 mars 2015 « la donnée n’est pas donnée » [1] afin d’avoir leur retour d’expérience sur cet événement et, plus généralement, sur la révolution numérique qui a cours. Et ainsi patienter quelques mois jusqu’à la parution des actes du colloque prévus pour la fin 2015.

 Marc Watin-Augouard 2015 Le Général d’armée (2S) Marc Watin-Augouard est ancien inspecteur-général des armées (Gendarmerie), directeur du centre de recherche de l’Ecole des officiers de la gendarmerie nationale (CREOGN) et membre du comité de direction du Forum international de la cybersécurité (FIC).

 Bruno Teboul 2015

Bruno Teboul est le directeur scientifique, R&D et innovation de Keyrus.

 

Alexis Eidelman 2015

 Alexis Eidelman est data scientist dans l’équipe d’Henri Verdier, directeur d’Etalab [2] et administrateur général des données.

 Thibault Lamidel - 2015

 Thibault Lamidel est l’un des membres cofondateur d’EchoRadar et bloggueur (“Le fauteuil de Colbert” [3]).

 

Qu’avez-vous pensé de ce colloque ?

Bruno Teboul : « Tout d’abord en tant que sponsor du Colloque, je suis extrêmement fier d’avoir pu organiser avec mes amis Olivier Kempf, Philippe Davadie et Thierry Berthier cet événement à l’École militaire, en démontrant combien le thème de la Donnée était au cœur de l’actualité civile et militaire et formait un des enjeux fondamentaux de la cyberstratégie. Le groupe Keyrus que je représente est un acteur spécialisé de la collecte, du traitement et de la valorisation de la data depuis près de 20 ans et pour nous ce colloque s’inscrivait dans une démarche transversale de réflexion et de questionnement autour de notre métier. La diversité des contributeurs, sociologues, philosophes, économistes, scientifiques, industriels, militaires tous pointus et pertinents a permis d’approcher le concept de donnée dans toute sa complexité. L’organisation de ce colloque intervient à une période très propice : les méthodologies et les technologies « big data » transforment le fonctionnement de l’entreprise en optimisant ses processus internes et en créant de la valeur incrémentale. L’accélération du phénomène nous oblige à interroger la donnée, à mesurer son caractère stratégique au sein d’une économie de la connaissance. Cela a été l’ambition du colloque et il me semble que le défi a été relevé et que les bonnes questions ont été abordées et traitées par nos intervenants.« 

Alexis Eidelman : « Il y a aujourd’hui une évolution des données. Elle n’est plus seulement un moyen de faire des statistiques, c’est le terrain fertile pour de nouvelles applications modernes, pour de nouveaux services et pour produire de l’action. Il est important de prendre conscience de la place nouvelle des données. Ce colloque est la marque de cette prise de conscience naissante. L’instauration d’un administrateur général des données de l’État, en septembre dernier, aussi.

Le colloque était dense et pertinent. Il a donné la parole à des acteurs variés et a bien montré que l’évolution des données (le terme révolution a justement été réfuté pendant le colloque) a des conséquences stratégiques sur l’ensemble de la société.« 

Marc Watin-Augouard : « Ce colloque a été en tout point remarquable, car il a montré l’importance de la couche sémantique du cyberespace. Comme le souligne Olivier Kempf, c’est non seulement la couche des données mais aussi celle du sens. Trop de spécialistes focalisent leurs réflexions sur le hardware et le software en négligeant les données qui sont l’or noir de la transformation numérique et l’une des principales cibles des prédateurs. J’ai apprécié la pluridisciplinarité des échanges. Ne laissons pas la protection des données aux seuls techniciens! L’alliance des « sciences dures » et des « sciences molles » est plus que jamais nécessaire. Juristes, sociologues, économistes, etc. ont aussi un place dans le débat.« 

Thibault Lamidel : « C’était un colloque finalement attendu et devenu indispensable pour balayer dans les grandes lignes ce qu’est le phénomène « Big data ». Certains arguent qu’il s’agit là d’un concept marketing, à l’instar de la cybersécurité. A ceux là, il s’agit de répondre qu’il y a urgence. Les GAFA (Google Apple Facebook Amazon) et les entreprises qui s’y rattachent ne proposent pas leurs services gratuitement sur Internet. La matière première, ce sont bien nos données qui proviennent de notre « projection algorithmique » c’est à dire nos échanges avec le cyberespace dans ses trois couches. Toutes ces données sont ensuite analysées systématiquement, à grande vitesse pour toutes les analyser afin de les exploiter commercialement. De l’autre côté, et pour paraphraser Carl Schmitt : « le cyberespace est devenu un espace libre de pillage libre ». Il y a urgence à se pencher sur le cyberespace et à développer notre souveraineté individuelle (selon le mot du directeur de l’ANSSI, Guillaume Poupard) et nationale.« 

Ce colloque a-t-il répondu à vos attentes ? Qu’avez-vous le plus et le moins apprécié ?

Thibault Lamidel : « L’évènement restera forcément incomplet car il ne prétendait pas être exhaustif. Il a le grand mérite d’être un point de départ et d’avoir tenté d’aborder toute l’ampleur du phénomène. C’était extrêmement plaisant, riche et finalement si rapide, bien que le colloque s’étalait sur quatre tables rondes sur une journée entière. Nous pouvons regretter l’absence d’une présentation du travail de Pierre Teilhard de Chardin sur la noosphère, ce n’est peut être que partie remise en vue de la publication des actes du colloque. C’est peut être cet homme qui a proposé la plus ancienne définition de ce qu’est le cyberespace ou la cybernétique dans « Le Phénomène humain » (1955), à travers le concept de point oméga.« 

Bruno Teboul : « Oui, sans aucun doute. Il fallait élargir le débat et questionner la donnée de manière la plus transversale possible : ça a bien été le cas. Les intervenants ont mis en perspective la puissance des données, selon leurs expertises et en fonction de leurs regards de chercheurs, de responsables de la sécurité des systèmes d’information (RSSI), ou en tant que militaires traitant la donnée. C’est la convergence des réflexions qui a finalement apporté le plus de pertinence à l’ensemble, comme toujours la richesse est dans la pluridisciplinarité et la complémentarité des éclairages, qu’ils soient stratégiques, économiques ou scientifiques. On peut regretter cependant, que le colloque se soit déroulé sur une seule journée seulement. Ce format concentre les efforts de chacun et il aurait été intéressant d’inclure quelques interventions plénières qui permettent d’approfondir en théorie les différentes approches. Donner la parole à quelques étudiants d’universités ou d’élèves de grandes écoles qui s’engagent vers le métier de « Data Scientist » aurait été certainement apprécié de tous.« 

Alexis Eidelman : « Il était très intéressant de regrouper quatre personnes parlant de la donnée avec un œil différent dans une première table ronde. J’ai été frappé par la justesse avec laquelle Emmanuel Brochier a peint le métier de datascientist et sa différence avec le métier de statisticien. Dans sa description, j’ai distinctement reconnu le portrait des datascientists de l’administrateur général des données.

Les sujets abordés étaient tous passionnants, ils auraient peut-être mérité chacun qu’on y consacre une demi-journée entière. Il m’a semblé par moment que l’on passait à côté de certains sujets ou de certains débats, par manque de temps, par manque de culture de la donnée aussi parfois.« 

Marc Watin-Augouard : « Ce colloque a d’autant mieux répondu à mes attentes qu’il anticipe le FIC 2016. Nous avons aussi choisi la donnée comme thème central. J’ai tout apprécié, car beaucoup appris. Ce que je n’apprécierais pas, c’est qu’il soit sans lendemain…« 

Quel est votre regard sur le numérique français et sa place sur le plan international ?

Marc Watin-Augouard : « Le numérique français bénéficie d’un héritage industriel et scientifique particulièrement riche. Nous avons des entreprises de pointe, des start-ups pleines d’avenir (si nous les soutenons). Les Français ont toujours – espérons qu’il en soit encore ainsi demain – été doués pour les mathématiques et l’informatique. Je me souviens d’une visite chez Microsoft à Seattle. Les informaticiens étaient majoritairement français et indiens ! Nous avons perdu la bataille du hardware et du software. Nous pouvons gagner celle des algorithmes. Mais notre place ne se gagnera  pas sans une ouverture internationale, en tout cas européenne. Si vous examinez la situation, il n’y a qu’avec l’Allemagne que nous pouvons construire le socle d’une coopération dominée par la confiance.« 

Bruno Teboul : « Disons que la France possède tous les atouts et de forts potentiels en termes de R&D et de capacité entrepreneuriale en lien avec l’innovation numérique. Nos universités, nos grandes écoles, nos laboratoires de recherche d’excellence, nous confèrent toutes les armes pour parfaitement rivaliser avec nos concurrents américains et/ou asiatiques (je rappelle qu’en mathématiques,  la France possède le même nombre de médailles Field que les États-Unis). La chaire Data Scientist ouverte à l’École Polytechnique en 2014 adossée aux groupes Thales, Orange et Keyrus va former sans nul doute les meilleurs « Data Scientists » de France, voire d’Europe. Mais notre pays possède quelques faiblesses, malheureusement, comme le fait de ne pas avoir pu mettre en œuvre de véritables « clusters » constitués de laboratoires de recherches, de startups et de fonds d’investissements sur un même campus. Il faut être pragmatique et réaliste, ne pas se réfugier derrière les faux débats éthiques, le principe de précaution… L’innovation et son financement conditionnent la réponse à la question de la souveraineté numérique nationale. Malgré une certaine suprématie américaine sur le numérique aujourd’hui, je suis convaincu que sécurité et souveraineté numériques à la française sont encore possibles. Mais pour ce faire, nous devons nous emparer du sujet en créant les conditions fiscales, administratives et politiques à l’échelle européenne.« 

Thibault Lamidel : « Par un terrible biais cognitif, j’associe le cyberespace à un océan virtuel. Dans les deux cas, la France peine à prendre à bras le corps l’ampleur du phénomène de maritimisation (qui débute au XVIe siècle) et du cyberespace (débutant lui dans le dernier quart du XXe siècle). Le génie français ne manque pas de ressources dans l’un et l’autre. L’État sait s’appuyer sur les initiatives, sur l’existant et les développer. Mais une partie de la France a un train de retard. A l’heure où par exemple les taxis semblent promis à une extinction pure et simple du fait de technologies disruptives, ils accaparent toute l’attention d’une cause perdue d’avance en raison de la nouvelle vague de robotisation qui nous semble promise. La première réaction aux richesses de l’Archipel France est « vous savez combien nous coûtent en aides ces territoires ? » Car tous les départements métropolitains sont sources de richesses ? A croire qu’il n’y a aucune richesse dans la maritimisation et le cyberespace, que le monde se trompe et que nous, Français, nous aurions raison de nous inquiéter plus pour les fermetures de casernes militaires que pour le sort de Gemalto et des Chantiers de l’Atlantique. En mer comme dans le cyberespace, nous ne nous opposons pas au modèle économique dominant alors adoptons-le et profitons-nous aussi des richesses disponibles ! Alors que nous avons tous les éléments pour créer un Google français, qu’attendons-nous ?« 

Alexis Eidelman : « A Etalab, nous rencontrons et voyons évoluer des start-up françaises qui créent de nouveaux outils autours des données. Il y a un vrai dynamisme et de vraies compétences autour de la révolution – et cette fois j’emploie le terme révolution – du numérique. Cela me rend plutôt optimiste sur l’avenir du numérique français mais je reste au niveau de l’intuition. Pour la confirmer ou l’infirmer, il me faudrait des données sur le numérique international et français !« 

[1] http://echoradar.eu/2015/03/06/colloque-la-donnee-nest-pas-donnee-23-mars-2015-2/

[2] https://www.etalab.gouv.fr/

[3] http://lefauteuildecolbert.blogspot.fr/

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