L’Écho du mois avec Patrice Molle – Pour un État de proximité, protecteur et neutre

L’Écho du mois permet d’échanger, au travers d’une interview, avec des personnalités dont l’action s’inscrit dans les thèmes relatifs à la stratégie, à ses diverses variantes, à ses évolutions technologiques et à leur influence sur celle-ci.

Préfet Honoraire, Patrice Molle est depuis deux ans consultant et conseiller du président d’un groupe de conseil en recrutement et transition professionnelle. Son parcours est riche d’expériences diverses et surtout humaines qui appellent à la curiosité : Saint-cyrien, officier en particulier à la Légion étrangère, préfet, chef de cabinet de François Léotard et puis directeur du cabinet d’Hervé Morin, alors ministres de la Défense, chef d’état-major à la DGSE, conseiller auprès du ministre de la Culture, directeur du personnel de la ville de Paris mais aussi directeur de l’administration pénitentiaire.

Patrice Molle - EchoRadar 2015Cet Écho du mois, auquel il nous a fait l’honneur de participer, est l’occasion rêvée de découvrir ce personnage au travers de thèmes d’actualité que son expertise vient finement éclairer.

En préambule sans doute un peu direct, que vous inspire la série d’actions terroristes qui a eu lieu en France du 7 au 9 janvier 2015 ?

Il s’agit d’une véritable fracture, dès lors que, pour la première fois, comme à Londres précédemment, en ce qui  concerne la Grande Bretagne, ou lors de l’affaire Merah, à Toulouse, ce sont désormais des terroristes de nationalité française, étant passés par le cursus de l’école républicaine, qui sont passé à l’acte.
Les nombreux attentats dont nous avions déjà été victimes dans le passé, depuis une trentaine d’années, étaient jusqu’à présent le fait d’étrangers, venus de l’extérieur.
De 3000 à 5000 personnes sont aujourd’hui susceptibles en France de partir faire le Djihad ou de procéder, sur notre territoire, à des actions suicidaires de cette nature, toujours très difficiles à anticiper dans un état de droit, ceci pour de multiples raisons. Évidemment, ce n’est pas rassurant et tout laisse à penser que le risque de renouvellement de tels drames est immense.

Ancien directeur de l’administration pénitentiaire, les débats autour du regroupement des détenus islamistes radicalisés ne vous ont sûrement pas échappés. Quel est votre analyse sur cette question qui fait polémique ?

La lutte contre la radicalisation islamique dans les établissements pénitentiaires constitue une préoccupation ancienne, mais très difficile à bien traiter. La mise à l’isolement nécessite de constater des faits objectifs et répréhensibles sur le plan du droit. Si cette formule évite des propagations au sein de la détention, elle devient aussi, de facto, une sorte  de quartier de haute sécurité, avec le risque de l’extrême radicalisation des minorités ainsi isolées, car la mise à l’écart individuelle et durable sera rapidement impossible, soit à justifier juridiquement, soit à rendre effective.

Il convient de s’inspirer de programmes déjà mis en œuvre chez certains de nos partenaires étrangers, soumis aux mêmes difficultés et de les expérimenter, pour les transposer au mieux. Le recrutement d’imams partageant les valeurs républicaines, formés en France et suivis par les organismes représentatifs du culte, est un garde-fou efficace, que j’avais personnellement initié.

De manière plus générale, quels sont les maux de la détention en France et quels exemples internationaux, peut-être transposables, pourraient inspirer l’administration pénitentiaire ?

Il faut concilier sécurité et réinsertion, et l’on a trop tendance à vouloir privilégier à l’excès l’une au détriment de l’autre, alors qu’il est au contraire impératif de les conjuguer ensemble, l’une et l’autre étant indispensables et souvent réciproques. L’objectif prioritaire demeurant la lutte contre la récidive, toutes les mesures et programmes sociaux ou éducatifs doivent impérativement tendre vers ce but essentiel.

Canadiens et scandinaves sont très en avance dans ces domaines, mais ils consacrent à ces diverses opérations jusqu’à dix fois plus de moyens, notamment humains. Le budget de l’administration pénitentiaire, au prorata des populations pénales suivies, reste le 25ème sur 28 de la communauté européenne.

S’il convient d’être imaginatifs, entreprenants et de s’inspirer des bonnes pratiques  de nos voisins, cette question matérielle demeure toutefois une difficulté réelle.

Le développement de sociétés militaires privées (SMP) françaises serait-il un moyen de renforcer l’action extérieure de la France, tout en offrant des reconversions aux militaires ?

Sans doute, mais ce genre de processus doit être sévèrement encadré par la loi, puis mérite d’être étroitement contrôlé et suivi, notamment en ce qui concerne la détention et l’usage des armes, les conditions d’ouverture du feu, la doctrine d’emploi, l‘éthique, le respect de nos valeurs, la notion de  légitime défense etc….

Il convient de ne pas faire émerger des milices privées aux dérapages éventuels difficiles à maitriser.

Les contraintes financières pesant sur l’action publique invitent à penser le recours à la « réserve ». Jusqu’à présent utilisée exclusivement par les Armées, cette solution pourrait elle progressivement s’étendre pour maintenir, par exemple, l’ambition des services publics ?

Là aussi, c’est une formule à expérimenter, en particulier dans le cadre du service civique, pour certaines forces de sécurité, comme la police, les pompiers, qui ont déjà leurs volontaires.

Il existe probablement d’autres champs d’expériences nouvelles à inventer, puis à évaluer concrètement dans la pratique quotidienne et sur le terrain.

Il faut toutefois se garder des fausses bonnes idées, ou des projets irréalistes qui se heurteraient immédiatement à la dure réalité des moyens indispensables : infrastructures, encadrement, formation, professionnalisme, valeurs, etc.

Le management, tel que le pratiquent nombre d’entreprises depuis plusieurs décennies, est-il le modèle à bout de souffle, dévoyé et qui pressure les salariés dénoncé par certains ces dernières années ? De votre expérience, quels mécanismes vertueux pourraient redonner l’envie et améliorer l’efficacité des salariés donc des entreprises ?

De multiples efforts ont été consentis et nombre d’évolutions positives ont pu être observées ces dernières années en termes de management, que ce soit dans le secteur privé ou les administrations et services publics.

Un soin particulier a été réservé à la formation des cadres et à leur évaluation personnelle, qui prend de plus en plus en compte leurs capacités à fédérer les actions de leurs équipes et à faire adhérer leurs collaborateurs à des projets ou ambitions partagés.

Il s’agit là d’un progrès réel, même si l’évolution des cultures et des comportements demande toujours  beaucoup de temps, infiniment de pédagogie et un doigté certain.

Lourdeur administrative versus choc de simplification, quelle vision avez-vous de l’efficacité de l’action publique ?

Dans ce domaine également, les administrations ont érigé en priorité concrète leur capacité à simplifier l’application des procédures: Paiements ou transmissions de documents en ligne, prises de rendez-vous préalables pour les pièces d’identité, réponse réputée favorable au bout d’un certain délai, pour ne prendre quelques exemples pratiques.

Il faut poursuivre et amplifier les évolutions positives de cette nature.

Toutefois, il faut aussi reconnaître que nombre de contraintes sont d’origine législatives et ne peuvent  être, de ce fait, facilement adaptées. Un seul exemple: Les règlements des marchés publics, d’une complexité et d’une lourdeur manifestes, assorties d’un formalisme excessif, de surcroît sans cesse modifiés, qui décourage un nombre croissant d’entreprises, notamment de taille moyenne.

Le Corps Préfectoral, omniprésent dans tous les rouages de l’État, est-il encore nécessaire ? Préfet Honoraire, vous connaissez l’enchevêtrement voire le doublons des échelons administratifs. Quelles évolutions territoriales pourriez-vous suggérer ?

Le Public et les citoyens sont très demandeurs d’un État de proximité, protecteur et neutre.

Le Corps préfectoral a toujours su s’adapter aux évolutions de la société ou de l’organisation territoriale. On annonçait sa disparition rapide et inéluctable lors des lois de décentralisation de 1982, or il n’a cessé depuis de prouver son efficacité, de démontrer la nécessité de son action, et même de renforcer ses prérogatives et ses champs d’actions ou de compétences.

La moindre menace d’une fermeture de sous-préfecture déclenche à cet égard les foudres des élus et des citoyens, toutes sensibilités confondues.

A l’évidence, la carte territoriale mérite toutefois d’être revue. Une cinquantaine de sous-préfectures, notamment celles les plus proches du chef-lieu départemental, comme Riom près de Clermont-Ferrand, par exemple, pourraient être supprimées sans dommage pour la représentation et le rôle de l’État.

Selon vous, quels sont les atouts culturels de la France ? Sont-ils suffisamment valorisés ?

Ils sont immenses, et ce n’est pas un hasard si notre pays reste le plus visité au monde en nombre de touristes, que sa langue et sa littérature demeurent une référence mondiale, sans parler de son patrimoine, sa cuisine, son histoire, les droits de l’homme…

Ce qui est inquiétant, en revanche, ce sont les coupes budgétaires qui, pour des économies dérisoires de bouts de chandelles au regard des enjeux d’influence et de rayonnements, ont gravement diminué notre présence à l’internationale dans ce domaine d’excellence : centres culturels français désormais démunis de moyens suffisants, lycées français en difficulté ou incapables d’accueillir les enfants de grands amis de la France, parfaitement francophones et voulant que les membres de leur famille le soient aussi, réduction significative de l’accueil d’étudiants étrangers dans nos universités, ce qui constitue une véritable insulte à l’avenir, etc.

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