L’Echo du mois avec Jean-François Clervoy – Pour une continuité de l’espèce humaine

L’Écho du mois permet d’échanger, au travers d’une interview,  avec des personnalités dont l’action s’inscrit dans les thèmes relatifs à la stratégie, à ses diverses variantes, à ses évolutions technologiques et à leur influence sur celle-ci.

Jean-François Clervoy prêt pour la rentrée - EchoRadar 2015

Faisant suite au premier Écho du mois que nous vous avions proposé avec le docteur Isabelle Tisserand [1] en septembre 2014 dans le cadre de l’ouvrage collectif « Sécurité alternative », le spationaute Jean-François Clervoy [2] nous a fait l’amitié de se prêter au jeu d’un nouvel entretien passionnant.

Nous avons décidé d’intituler cet entretien “Pour une continuité de l’espèce humaine”, phrase qui introduit un autre entretien que vous avez donné au profit du livre collectif “Sécurité alternative” paru en 2014. Pourquoi cette continuité vous parait-elle nécessaire ?

La question se pose souvent sur la finalité des choses, sur le sens de l’existence, et pourquoi sommes-nous là. Ce serait difficile de répondre s’il n’existait pas une vision collective de cette question. J’ai constaté lors de mes missions spatiales que le facteur principal assurant la cohésion de l’équipage est le but de la mission. Tout le monde se l’approprie et s’en fait un objectif commun à atteindre sans faillir. A l’échelle de l’humanité, je crois que l’idée de transmettre nos connaissances qui s’accroissent de générations en générations est porteuse de sens. Si l’on ne prend pas les mesures permettant cette continuité de la passation du savoir, donc de l’espèce humaine, alors le risque est grand de se recroqueviller chacun sur soi à ne chercher que son propre confort à court terme. Ce serait l’annonce du déclin laissant disparaître à jamais la possibilité de pérenniser ce que l’humanité aurait réussi tant bien que mal à assembler de plus précieux au cours des âges : le savoir et la sagesse.

Le métier d’astronaute comporte un niveau de risques très important y compris mortels. Au-delà de vouloir faire progresser la “connaissance, l’exploration et la découverte de nouveaux mondes pour transmettre ce savoir aux futures générations”, une certaine forme de postérité et/ou de quête spirituelle sont-elles aussi du voyage ?

L’astronaute est souvent guidé au premier abord, lorsqu’il se porte candidat à une sélection, par un goût marqué de l’aventure. Lequel se nourrit de plusieurs éléments comme une curiosité exacerbée, un défi à soi-même pour se surpasser et en même temps mieux se connaitre, une envie de faire ce qui n’a jamais été fait auparavant. C’est une fois dans l’espace que les réflexions sont poussées plus loin. Au vu de la Terre depuis l’espace, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur le comment et pourquoi de ce monde magnifique. L’expérience du voyage spatial déclenche des réflexions autant intellectuelles que spirituelles que l’on n’imaginait pas. Certains recherchent, peut-être dès le départ, une forme de gloire et une fois en orbite restent motivés par ce désir de reconnaissance, mais ce n’est pas le cas général.

Si la vision à long terme conduit effectivement à se doter des technologies et des moyens aptes à essaimer l’espèce humaine hors de son berceau, la priorité n’est-elle pas d’assurer en premier lieu la sécurité sur Terre ? Plus précisément, quel est votre niveau d’optimisme ou bien de pessimisme quant à une transition énergétique globale et à une moindre empreinte des activités humaines sur le climat ?

Bien-sûr, la priorité des efforts de recherche et d’innovations reste la quête de solution pour nos problèmes bien terrestres afin d’assurer à un maximum de terriens le meilleur niveau de vie et de sécurité. Les budgets consacrés à ces besoins sont d’ailleurs de plusieurs ordres de grandeur supérieurs à ceux consacrés à l’exploration spatiale. Donc les priorités respectent le bon sens. Cela dit il ne faut pas non plus réduire a zéro les budgets spatiaux, sans quoi les solutions spatiales ne seront jamais disponibles. Je suis d’une nature optimiste et adepte de la loi des cycles. Il y a des hauts et des bas dans tout système évolutif. Je suis persuadé que les humains sauront prendre à temps les bonnes décisions à l’échelle planétaire pour d’une part éviter les dégâts majeurs de notre propre activité industrielle ou agricole et d’autre part nous préparer à des cataclysmes cosmiques inéluctables.

Dans le film Interstellar, l’humanité imagine d’abandonner la Terre, qui se meurt par la pollution, pour aller s’établir sur d’autres planètes : est-ce la bonne façon d’envisager notre responsabilité collective que de croire qu’ailleurs sera le moyen d’abandonner nos erreurs d’ici ? N’emmènerons-nous pas les mêmes travers avec nous ?

Le film évoque un environnement terrestre devenu hostile à la vie, mais n’aborde pas les raisons de cette dégradation. Avant l’apparition de l’espèce humaine, la Terre a déjà connu des conditions extrêmes similaires. Il est vrai que si la nature est capable seule de causer de telles évolutions, les terriens ne doivent pas en prendre prétexte pour accélérer certaines de ces conditions, lorsqu’il sait que son activité les aggrave. Intéressons-nous donc à court terme sur ce que nous pouvons modifier afin d’éviter cette accélération. Mais si un jour (dans un lointain futur) on doit vraiment quitter la Terre parce que devenue inhabitable par nos propres erreurs, je peux vous garantir que ceux qui s’en « sortiront » auront retenus les leçons. Je dis cela en comparant à notre entrainement d’astronaute qui consiste essentiellement à traverser des crises en simulateur et à apprendre de nos erreurs pour ne pas les répéter en orbite.

Pensez-vous que la guerre dans l’espace est inéluctable à long terme pour mener la guerre sur Terre – en particulier avec la concurrence stratégique sino-américaine – après la phase actuelle d’utilisation de l’espace ?

Des traités ont été signés et des règles d’utilisation pacifique de l’espace ont été acceptées au cours de la soixantaine d’années écoulée depuis le lancement du premier satellite. Je pense que l’espace ne sera jamais un lieu de combat guerrier. Néanmoins l’espace sera de plus en plus utilisé au service de la défense nationale des pays maitrisant les techniques spatiales, dans un but informationnel. C’est déjà le cas pour la navigation, pour l’observation optique et radar et pour les télécommunications. Par ailleurs la mise au point d’armes spatiales a montré lors du projet américain de « Guerre des Étoiles » [3] qu’elle était tellement difficile et coûteuse que le projet a été abandonné.

Quel écho a reçu votre proposition de lancer ensemble plusieurs vaisseaux qui pourraient se porter mutuellement assistance dans le cadre du premier voyage spatial lointain (au-delà de la Lune) sur le principe des caravelles de Christophe Colomb ?

C’est une idée généralement bien acceptée en tout cas reconnue comme séduisante et idéale certainement pour ceux qui seront du voyage. Les deux difficultés principales qu’elle rencontre sont d’une part politique car la coopération doit alors être véritablement planétaire, et budgétaire car il faut envisager la multiplication du budget nécessaire au voyage d’un seul vaisseau. En  effet mon idée prévoit que les vaisseaux ne soient pas issus d’une même conception afin d’éviter les défauts ou pannes communes. Un atout psychologique majeur de cette solution est d’amener les équipages à ne s’intéresser progressivement qu’aux relations inter-vaisseaux et dès lors à négliger progressivement leurs liens terrestres. Ce détachement renforcera  leur capacité d’autonomie.

Le milieu de l’industrie et de l’exploration spatiale est très majoritairement masculin. En quoi la participation des femmes, du métier d’ingénieur à celui de spationaute, est-il important voire nécessaire ?

Le caractère majoritairement masculin des activités spatiales ne reflète historiquement que la proportion du genre des candidats à l’embauche. Cette proportion étant elle-même à l’image du ratio homme-femme ayant choisi les études d’ingénieurs dans le spatial. La tendance actuelle évolue vers une meilleure parité, mais encore insuffisante. Il faut continuer à sensibiliser les jeunes filles au lycée et leur expliquer que ces métiers sont également passionnants pour les femmes. Je crois en la règle fondamentale de la diversité que nous enseigne la nature pour maximiser les chances de succès. Aujourd’hui le corps des astronautes représente des dizaines de professions dans des domaines très varies, et les femmes y sont considérées à égalité avec les hommes aussi bien pour les tâches de pilotage, de travaux robotiques, ou d’expérimentation scientifique. Les intuitions, sensibilités et modes de pensée des hommes et des femmes sont souvent complémentaires. Or les choix à faire aussi bien dans la conception que dans l’utilisation de systèmes spatiaux sont très pointus. La mixité est donc un facteur favorable à ces projets.

Le voyage spatial peut-il être assimilable à une navigation sous-marine en ce sens où l’équipage dépend du bon fonctionnement de systèmes vitaux, d’une coque protectrice, d’une forte cohésion humaine et d’une autarcie presque complète vis-à-vis des relations avec l’extérieur (sans possibilité théorique ou pratique de “faire surface”) ?

Effectivement, d’un point de vue opérationnel, une mission spatiale est très comparable à une mission sous-marine. Les facteurs d’isolement, de confinement, de risques en milieu extrême et hostile, et de durée sont très similaires. On retrouve d’ailleurs souvent les mêmes critères de sélection et les mêmes techniques de préparation des équipages. Cependant l’expérience sensorielle et émotionnelle est très différente. Par exemple l’impesanteur transforme le corps et donne l’impression de devenir un « extraterrestre » et la vue de la Terre défilant à raison de 28 000 km/h bouleverse l’astronaute qui ne peut alors s’empêcher d’abord de s’extasier puis de réfléchir à sa condition d’humain et au sens de l’existence.

Vous êtes le cinquième français à être allé dans l’espace, que pensez-vous des volontés, tant étatiques (diversifier le financement de l’exploration spatiale) que privées (trouver de nouveaux marchés) de faciliter l’accès “civil” à l’espace à travers le rêve de l’“avion spatial” ?

Les initiatives visant à ouvrir l’expérience spatiale aux non-professionnels sont bienvenues. Il fallait des milliardaires passionnés pour démarrer ces nouveaux business potentiels. C’est une très bonne chose pour plusieurs raisons. L’espace est impalpable pour la majorité des gens. Il est invisible, inodore, silencieux, etc. donc difficilement compréhensible. Vivre cette expérience est une révélation fantastique que souhaitent vivent le plus grand nombre. En même temps à travers les médias et réseaux sociaux, ces projets permettent une forme de communication efficace sur l’utilité des activités spatiales et contribuent donc à leur bonne publicité nécessaire aux investissements publics. Enfin ces projets favorisent l’émergence de solutions innovantes et accroissent ainsi la compétitivité des industriels impliqués.

Que vous inspire EchoRadar et que voulez-vous nous souhaiter ?

EchoRadar est une initiative très intéressante car il accueille les analyses et blogs d’origines diverses. Il offre ainsi une ouverture permettant au lecteur de développer son propre point de vue, et d’attirer aussi son attention sur des sujets qui traités séparément ne lui feraient pas prendre conscience de leurs influences mutuelles. Je souhaite que EchoRadar contribue à l’émergence d’une génération croissante éduquée sur les thèmes spatiaux car l’espace est porteur de solutions vitales pour notre avenir. L’Europe et la France en particulier les maitrisent au plus haut niveau mondial mais nécessitent un plus grand engagement citoyen afin de consolider et pérenniser cette richesse. Dans ce but, puisse EchoRadar devenir un des catalyseurs de l’enseignement du spatial afin qu’il soit mieux pris en compte dans les médias et aussi dans les manuels scolaires.

[1] http://echoradar.eu/2014/09/15/lecho-du-mois-isabelle-tisserand/

[2] Ingénieur Général de l’Armement, astronaute à l’Agence spatiale européenne (ESA), il a effectué trois missions spatiales en 1994, 1997 et 1999. Président de Novespace la filiale du CNES en charge des vols paraboliques sur l’A300 Zéro-G et également auteur.

[3] http://www.cvce.eu/education/unit-content/-/unit/55c09dcc-a9f2-45e9-b240-eaef64452cae/aeef1b65-8332-4c9c-9819-1d21617d8a8d

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