Armes miraculeuses, armes de rupture ? Le T-35 : un monstre d’acier au profit d’une doctrine novatrice

Dans la continuité de ce dossier consacré aux armes décisives, ou prétendument telles, je me penche sur le cas du T-35 conçu et réalisé en URSS : un monstre blindé né durant la période d’inter-guerre des années 1930. Il symbolise le désir à la fois de répondre à une volonté de donner au nouvel État (l’Union Soviétique n’existe que depuis décembre 1922) un parc de chars lourds tout en s’inscrivant dans une optique symbolique destinée à marquer les esprits par le gigantisme des réalisations.

T-35 Union Soviétique

Si l’on a coutume de citer les armes nazies comme ayant frisé le délire pour leur cahier des charges ayant parfois même atteint une certaine réussite, à tout le moins technologique, il n’en va pas de même pour leurs némésis soviétiques. À la décharge de l’Union Soviétique, la première guerre mondiale puis la guerre civile et enfin la guerre polono-soviétique aboutirent à une saignée humaine comme industrielle. De ce chaos naquirent, ou plutôt se révélèrent, quelques grands esprits militaires mais aussi, fait plus méconnu, quelques tentatives d’innovation afin de préparer au mieux la future guerre que Staline pressentait. Le T-35 est l’une de ces incroyables histoires vraies qui fut au final moins décisif par sa présence que par l’accréditation d’une doctrine et d’une croyance en l’arme blindée.

L’arme blindée russe : née du chaos de la Révolution

Le régime tsariste n’eut guère l’opportunité de développer ses propres modèles de chars, et ceux qui auraient pu l’être ne remportèrent pas l’adhésion. Ainsi le Tsar Tank lancé en 1915 fut une tentative qui sombra rapidement dans l’oubli en raison d’une conception aussi baroque (trois roues en combinaison tricycle en lieu et place de chenilles et dont les principales mesuraient neuf mètres!) qu’insuffisamment motorisée (8 km/h en vitesse de pointe pour un poids de quelques 60 tonnes tout de même). Le Mendeleïev Rybinsk Tank aurait mérité en revanche plus de reconnaissance pour sa prescience : un canon de 120 mm entouré d’une carapace de métal propulsée par un moteur de quelques 250 chevaux, le tout protégé par une tourelle de mitrailleuse pivotant sur 360 degrés. Audacieux car envisagé sur le plan théorique dès 1911 et susceptible d’être mis en chantier pour 1916, l’étude fut au final refusée en dépit de certaines innovations techniques comme les suspensions pneumatiques et la possibilité de désolidariser le fût pour soulager le poids total (170 tonnes envisagées).

En conséquence de quoi, les rares tentatives de mettre sur pied un programme de chars n’eurent aucun impact sur l’effort de guerre tsariste. La guerre civile (1917-1921) [1] qui s’ensuivit amena sur les divers fronts engagés quelques forces blindées qui ne pesèrent guère stratégiquement mais marquèrent les esprits d’officiers bolcheviques. Parmi ces pionniers étrangers sur le sol russe, citons le français Renault FT-17 qui fit ses preuves sur le front de l’Ouest et le britannique Mark V [2], version la plus évoluée alors des fameux « tanks » [3] engagés par les troupes de Sa Majesté. Un sort particulier sera réservé aux FT-17 tombés aux mains des forces révolutionnaires : ils seront reconditionnés à l’usine Krasnoïe Sormovo de Nijni Novgorod (400 kilomètres à l’Est de Moscou) pour être à nouveau employés au profit de la Révolution.

Ce reconditionnement fit place, une fois la guerre civile achevée et actant la victoire quasiment inespérée des bolcheviques [4], au premier produit purement national : le MS-1 (Малый Сопровождения signifiant petit convoi en français) et qui se trouvait être en réalité une copie presque conforme du FT-17 avec une inspiration complémentaire trouvée du côté de la tankette italienne Fiat 3000. L’essentiel malgré tout ne se situait pas dans ce manque d’innovation mais dans le fait que la jeune Union Soviétique était désormais capable d’être autonome en matière de production de forces blindées. Lancé en série à partir de 1928, le MS-1 ou T-18 dans la computation à venir, furent près de 1 000 unités. Lesquelles constituèrent la première vraie force blindée soviétique. Ce MS-1 conçu en temps de paix eut même le privilège d’être soumis à l’épreuve de vérité lors du bref conflit sino-soviétique de 1929. Ce pionnier mécanique termina sa carrière honorablement en tant qu’outil d’entraînement pour futurs tankistes.

La voie était lancée. Et c’est durant cette période intermédiaire que les espoirs les plus fous reposèrent sur l’achèvement d’un char si puissant qu’il enfoncerait les lignes ennemies à coup sûr. Une arme décisive.

Le T-35, la démesure soviétique

C’est dans un contexte de plein essor industriel soviétique [5] que sont ébauchés les futurs engins capables d’aider l’Union Soviétique à remporter le prochain conflit. Dans la catégorie poids-lourds des années 1930, le T-35 y mérite tout sa place pour son incroyable démesure d’alors. Que l’on en juge par les chiffres : 45 tonnes, près de 10 mètres de long, jusqu’à 3 centimètres d’épaisseur pour le blindage, un moteur surpuissant de 500 chevaux, un canon de 76,2 mm [6] assisté par huits tourelles dotées de canons de 37 et 47 mm. L’ensemble engloutissant près de onze hommes d’équipage pour tenter de manoeuvrer ce géant qui ne manqua pas d’impressionner ses contemporains.

Car oui, contrairement aux projections et conceptions du passé, le T-35 fut usiné à plusieurs dizaines d’exemplaires. Soixante-et-un exactement.

Amorcé sous forme de prototype en 1932, le T-35 était à l’origine un dérivé du T-28, lui même s’inspirant fortement du Vickers A1E1 Independant britanique dont la particularité principale était la présence de multiples tourelles secondaires.

Malgré son gabarit imposant et la fierté que les hiérarques soviétiques pouvaient en retirer à sa vue, c’était un colosse aux pieds, ou plutôt chenilles, d’argile. Car la mécanique de l’engin était fortement capricieuse, complexe… et fragile! La transmission faisant souvent les frais du maniement fastidieux et viril de l’équipage. Sans compter l’extrême pression exercée sur les composants du moteur M-17 chargé de mouvoir l’ensemble avec toute la litanie de défectuosités inhérentes en pareille situation.

Le triste épilogue de ce monstre d’acier sera qu’en dépit de l’indécision quant à son futur en rapport avec les retours alarmants de soucis mécaniques fréquents, et cela alors que la guerre menaçait chaque jour davantage, il fut décidé de le laisser dans les unités combattantes. Suite logique de cette délirante volonté, il ne put s’illustrer véritablement en situation réelle dès l’ouverture des hostilités en 1941 puisque les exemplaires au contact du feu furent sabordés, abandonnés mais surtout victimes de divers dysfonctionnements les rendant éminemment vulnérables.

Un choix s’inscrivant dans une révolution de la pensée militaire

Cette démesure malgré tout puise son substrat dans un courant de pensée lucide qui fait du blindé l’arme de prédilection pour les futurs conflits. Et s’inscrit plus encore dans les fondements de ce qui deviendra l’opératique.

Portée par les théoriciens Georgii Isserson (1898-1976), Vladimir Triandafillov (1894-1931), Aleksandr Svietchine (1878-1938) et Mikhaïl Toukhatchevski (1893-1937), l’opératique n’est pas une doctrine unifiée dès le départ même si elle repose sur la nécessité de repenser l’articulation entre les échelons tactiques et stratégiques. De plus, elle hésite à ses origines quant à deux approches contraires : celle de la recherche de la bataille décisive [7] et celle de l’attrition. Si Toukhatchevski fut très tôt convaincu de l’emploi de l’arme blindée, et l’encouragea avec force auprès des instances politiques du haut de sa stature de héros de la Révolution (et futur maréchal), il prôna au début l’usage de celle-ci dans l’optique d’obtenir une victoire décisive par une voire plusieurs batailles. Svietchine s’opposa à cette vision en arguant, non sans raison, que le temps est désormais aux guerres industrielles, celles où il faut contraindre l’adversaire à s’épuiser dans de longues campagnes militaires tout le contraignant à disperser toujours davantage ses forces.

Le concept évoluera et se peaufinera jusqu’à intégrer le concept d’opération en profondeur (Глубокая операция) afin de destabiliser et profiter au maximum des « coups de butoir » opérés sur les lignes ennemies. Le tout étant de profiter de la désorganisation dans le camp adverse pour pousser son avantage, et non simplement jouer sur l’épuisement des réserves : enfoncer le front ne peut être profitable que si la désorganisation s’ensuit et que la cohésion entre les unités s’effondre in fine. C’est là une approche dynamique où le rôle des chars est primordial puisque l’infanterie peut tenir le terrain mais pas effectuer de percée, tandis que l’aviation peut affaiblir et même annihiler un objectif donné mais sans possibilité de tenir le terrain.

En définitive, le but est de frapper les noeuds logistiques et les centres de commandement, lesquels importent plus que la tentative de réduire à néant l’adversaire.

Dernier élément, Toukhatchevski eut à connaître le futur général de Gaulle lors de leur séjour commun en captivité au Fort IX d’Ingolstadt pendant la première guerre mondiale. Des années plus tard, il fit traduire en russe le célèbre ouvrage « Vers l’armée de métier » paru en 1934, lequel renforça sa conviction quant au rôle majeur des chars dans un futur proche.

Une doctrine décisive en lieu et place d’une arme miraculeuse

En définitive, si le T-35 ne fut pas l’arme miraculeuse, si ce n’est décisive, promise [8], il s’est inscrit en revanche dans une refonte de la pensée militaire qui en dépit des purges de 1937 et de la déferlante nazie en 1941 prouva sa validité au sortir de la seconde guerre mondiale. Pour autant, l’idée n’était pas saugrenue : le T-35 devait percer les lignes adverses, laissant le soin aux T-28 de procéder à l’exploitation durable de la percée. Las, le modèle manquait de fiabilité et même de motricité.

Ainsi les soviétiques disposèrent d’une planification théorique autrement plus décisive sur le cours de la guerre qu’un engin certes impressionnant lors de parades officielles mais trop peu pratique en situation de combat réel.

[1] Suite aux lourdes pertes subies depuis le début de la guerre et de la situation d’enlisement qui en a découlé, ainsi que par les privations opérées sur la population civile, la révolution de mars abat le pouvoir tsariste avant que le gouvernement provisoire d’Aleksandr Kerenski ne soit lui-même renversé en octobre par les bolcheviques.

[2] En septembre 1916, durant la bataille de la Somme. Engagés par les britanniques, les Mark I connaîtront leur baptême du feu avec des résultats mitigés.

[3] Tank, réservoir en français, avait été employé par les services de l’armée britannique pour camoufler aux yeux et oreilles ennemis l’introduction prochaine d’une nouvelle arme.

[4] En mars 1919, pressé à la fois par les russes blancs et les interventions étrangères, le pouvoir bolchevique était aux abois en ne contrôlant plus qu’une partie extrêmement réduite du territoire russe initial. Son salut provint en grande partie dans la réorganisation et l’exaltation des cadres de l’armée rouge par Lev Trotski, le commissaire à la guerre. Le manque de cohésion et les objectifs divergents des adversaires fut l’autre clef de la réussite des révolutionnaires. De plus, le raccourcissement des lignes intérieures renforça la centralisation et facilita l’acheminement plus rapide des hommes et du matériel sur les secteurs critiques. C’est aussi à cette occasion que se distingua le futur maréchal Mikhaïl Toukhatchevski en participant activemment à la reconquête du terrain perdu.

[5] Le Gosplan institué en 1921 est l’organe chargé de coordonner et fixer les objectifs en matière de développement économique. L’agence établira les plans quinquennaux à partir de 1928, le second plan s’étalant de 1933 à 1937, orientée vers l’industrialisation de masse, profitant en grande partie au secteur de l’armement.

[6] À titre de comparaison, le Panzer III allemand qui fut en pointe et le plus efficace dès les premières opérations de l’opération Barbarossa (débutée le 22 juin 1941) ne disposait « que » d’un canon de 37 mm, voire 50 mm pour les plus récentes versions.

[7] Les officiers supérieurs allemands seront obsédés, jusqu’à la déraison, pendant les conflits du XIXème et XXème siècle par l’obtention de la victoire à la suite de la bataille totale, la Gesamtschlacht, aboutissant à la bataille décisive, l’Entscheidungsschlacht.

[8] La démesure ne sera pourtant pas abandonnée puisqu’au cours de l’affrontement avec le régime nazi, les KV-1 et KV-2 seront les mastodontes du conflit, et à la différence du T-35, entièrement opérationnels.

Pour en apprendre davantage :

War On Line (russe) : http://www.waronline.org/write/his-magesty-tank/chapter5.html

Société d’Histoire Militaire Russe (russe) : http://100.histrf.ru/commanders/tukhachevskiy-mikhail-nikolaevich/

Tanks Encyclopedia (anglais) : http://www.tanks-encyclopedia.com/ww2/soviet/soviet_T-35.php

Russian Travel Blog (anglais) : http://russiatrek.org/blog/army/the-worlds-only-five-turret-soviet-tank-t-35a/

David Bullock, Armored Units of the Russian Civil War, Osprey Publishing, 2006

Marina Arzakanian, De Gaulle et Toukhatchevski, Revue Historique des Armées n°267, 2012

Jacques Sapir, La Mandchourie oubliée : grandeur et démesure de l’art de la guerre soviétique, Éditions du Rocher, 1996

David M. Glantz, Soviet Military Operational Art: In Pursuit of Deep Battle, Routledge, 1991

Richard W. Harrison, The Russian Way of War : Operational Art, 1904-1940, University Press of Kansas, 2001

Benoît Bihan, Alexandre Svietchine, le Clausewitz du XXème siècle, Guerres & Histoire n°14, 2013

Иссерсон Г. С., Эволюция оперативного искусства, Воениздат, 1937

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Yannick Harrel

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